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Thon Tropical  

ACCUEIL - Les débuts en Afrique - Les années 55-58 - Pirates de Somalie

 
 
 

Thoniers bretons et Océan Indien

Les débuts

 

Le thon dit "tropical", essentiellement l'albacore et le listao qui remplissent les boîtes de conserves de nos supermarchés, est pêché entre les tropiques dans tous les océans du monde. Les portugais émigrés en Californie ont réalisé leurs premières captures dans le Pacifique dès le début du 20ème siècle, une trentaine d'années avant que français et espagnols découvrent ce thon aux grandes nageoires dans les eaux chaudes de l'Atlantique au large de Dakar. Il faudra cependant attendre le début des années 80 pour que l'exploitation des mattes  commence dans l'Océan Indien.

 

De décembre 1964 et pendant 6 mois une première prospection est programmée dans le golfe d'Aden à bord du Tutina qui 10 ans plus tôt a participé à Dakar aux débuts de la pêche aux thons en Afrique Occidentale Française. Ce thonier à l'appât vivant armé à St Jean de Luz-Ciboure aura bien repéré quelques déplacements de thons et de dauphins, quelques vols d'oiseaux mais l'expérience en restera là et c'est seulement 9 ans plus tard que sera programmée une nouvelle prospection... parce que quatre canneurs japonais ont réalisé de très bonnes captures entre Madagascar et l'Afrique, dans le détroit du Mozambique. Pour cette deuxième expédition deux thoniers, le Macareux, un canneur de 30m armé par la SAPMER et le Vendôme, senneur de 30m également, appareillent en mars 1973 avec pour mission d'explorer la zone entre Madagascar et les Seychelles. Les résultats seront décevants."Les mattes de listaos dans l'Océan Indien sont toujours petites, le poisson est le plus souvent dispersé et extrêmement mobile;  ajouté à cela la grande clarté générale de l'eau, l'absence ou la grande profondeur de la thermocline, autant de facteurs qui font que la pêche à la senne est pratiquement impossible. Plusieurs essais dans ce sens se sont d'ailleurs soldés par des échecs...Il n'est pas encore prouvé que la technique de la senne est utilisable dans l'Océan Indien" peut ont lire alors dans la revue "La Pêche Maritime". A cette époque l'avenir d'une flottille thonière n'est pas imaginé même avec des canneurs car l'appât indispensable ne peut être capturé que dans les baies côtières ce qui supposerait des accords de pêche et donc des licences à payer aux pays riverains pour "exploiter" leurs eaux territoriales.

Dès les premières années de l'aventure thonière en Afrique les pêcheurs  avaient constaté que les thons se regroupaient souvent sous des épaves flottantes. Au large de l'embouchure du fleuve Congo ils réussissaient ainsi de très bons coups en tournant autour des "tas de pailles" constitués par un mélange d'herbe, de branchages et déchets de toutes sortes que véhiculait le fleuve.  En 1973 la presse rend compte que les japonais dans le canal du Mozambique "essaient actuellement de fixer le poisson autour d'épaves artificielles faites de bambous et de branchages en même temps qu'ils expérimentent les effets d'enregistrements sonores de bancs de poissons et de cris d'oiseaux. Ces enregistrements rediffusés dans l'eau à proximité des tas de paille remplaceront peut être un jour l'appât vivant et permettront la pêche loin des zones d'appât". La pêche sur les radeaux artificiels est aujourd'hui la règle dans l'Océan Indien

   
Golfe d'Aden

En octobre 71 la commission "recherches" du sous comité interprofessionnel du thon tropical présidé par Eugène Leroux demande aux scientifiques de l'ORSTOM, de l'ISTPM, du CNEXO et de la Météorologie Nationale d'établir un  projet de prospection pour l'Océan Indien entre le golfe d'Aden et les îles Amsterdam en passant par l'île Maurice mais le financement ne sera pas assuré.

 

Jean Nockin raconte son premier "tas de paille" fin des années 50

 

Ce problème de l'appât vivant sera longtemps un des principaux frein au développement de la pêche au thon dans l'Océan Indien, avec les problèmes posés par le financement des prospections. Tandis qu'en Atlantique les senneurs se passent d'appât depuis plusieurs années en 1979 le sujet est toujours d'actualité de l'autre côté de l'Afrique. A l'occasion du retour à Concarneau du CORIOLIS navire de recherches du CNEXO qui rentre d'une mission de 45 jours dans le secteur des Seychelles Jean Podeur écrira dans l'édition du Télégramme datée du 19 décembre 1979."La présence d'éperlans, de sardinelles et de petits chinchards a bien été relevée sur le banc des Seychelles mais leur concentration apparait bien insuffisante pour que puisse être envisagée une exploitation rentable de type industriel". Pourtant le jour n'est pas loin ou l'Indien va enrichir les concarnois.

C'est le senneur "Ile de Sein" de l'Armement Coopératif Finistérien de Fanch Gloaguen qui va au début de l'année 81 entrouvrir les portes de l'océan des 40ème rugissants. Sous les commandements successifs de Roger Cadiou et Yannick Le Guirriec, il a, entre les Commores, les îles Mahé et Providence, pu démontrer qu'un senneur pouvait tout aussi bien pêcher par ses propres moyens dans cet Océan Indien ou son efficacité était jusqu'à présent mise en doute, en raison notamment de la limpidité des eaux. Certes ses prises sont modestes avec 360 tonnes en 4 mois mais il n'en suffisait pas plus pour qu'une nouvelle prospection soit programmée. D'autant qu'il y a urgence car en Afrique des chefs d' Etats envisagent sérieusement d'interdire la pêche dans leurs eaux territoriales.

 

Ne pas mettre tous ses filets dans le même océan pourrait être la devise des armements thoniers au début des années 80. Malgré quelques résultats décevants l'exploitation des navires reste  très rentable dans les eaux africaines mais l'essentiel des prises se fait dans la zone des 200 miles et quelques Etats pourraient bien restreindre ou interdire l'accès à leurs eaux territoriales prenant exemple sur la Mauritanie, les Îles du Cap Vert, le Ghana et l'Angola.

C'est ce que décide effectivement la Guinée Equatoriale pendant l'été 1982 en faisant respecter sa souveraineté autour de deux de ses îlots, celui d'Anobon en particulier, très fréquentés par les concarnois. Un accord sera cependant vite trouvé à l'issue d'une rencontre entre le colonel Obiang, président de la République de la Guinée Equatoriale et le président Mittérand. Reçu ensuite à Concarneau avec tous les honneurs dus à son rang, le 24 septembre 1982,  le colonel demandera aux concarnois d'aider les 8000 habitants de l'île d'Anobon qui manquent de sel pour conserver leurs aliments, de craie pour écrire au tableau, d'hameçons pour les pêcheurs.
Les thoniers bretons qui fréquentent les parages très poissonneux ne manquent jamais l'occasion de s'approcher de l'île vite rejoints par  des pirogues chargées de bananes qui retournent à terre avec quelques poissons
. (voir la vidéo)

 

Quelques mois après le retour de l'Ïle de Sein, à partir de novembre 1981, le Yves de Kerguelen (armement Le Flanchec SOPAR géré par la COBRECAF) est donc à nouveau sur zone avec ses 70m, ses 3900 CV, son hélicoptère embarqué et l'aide complémentaire de l'avion de prospection d'Interthon venu d'Afrique. A bord ont également embarqué deux scientifiques de l'ORSTOM, MM Strecker et Marsac, ainsi que deux anciens du thon (et jeunes retraités) Henri Sellin et Henri Quentric.

Le patron du Kerguelen Daniel Robigou va confirmer les résultats déjà obtenus réalisant de bonnes prises, essentiellement des gros albacores. Il a par ailleurs relevé plusieurs éléments  très favorables pour la pêche : une très bonne visibilité, une thermocline marquée et peu profonde, la présence de très nombreux oiseaux et de grosses épaves flottantes favorisant le rassemblement du poisson. Initialement prévue pour 6 mois la campagne de prospection se poursuivra 2 mois de plus. Les résultats sont très encourageants (1400 T débarquées) mais le thonier et son équipage ont vécu difficilement l'isolement, le manque de logistique et les prochaines prospection devront se faire à plusieurs bateaux.

Ils seront donc 4, début novembre 82, à quitter les eaux africaines pour l'Océan Indien. Le Kerguélen sera cette fois accompagné d'un autre 70 m porte hélicoptère, le Trévignon II de la COBRECAF, le Gevred, 51m, armement CMB et le Président Lacour de l'ACF. En 7 mois ils débarqueront près de 8000 tonnes et dès 1984 l'Océan Indien devient le nouveau terrain de chasse des thoniers bretons.

     
   

Au début des années 80 Louis Le Pensec est le premier Ministre de la mer de la 5ème République et c'est dans son fief électoral que sera concrétisée cette deuxième prospection de l'année 82. Autour de la table des discussions, à la très réputée Auberge du Moulin du Duc de Moélan sur Mer, le ministre breton  et son collègue Seychellois M Ferrari ministre du Plan et du Développement très favorable à une coopération franco-seychelloise. "Au cours d'un repas très cordial M Ferrari qui déjà conversait sur le même sujet avec l'Espagne, la Lybie et l'Irak n'a pas caché son grand contentement d'associer par préférence son pays à la haute technologie des thoniers français" rapporte la presse. Une société franco seychelloise devait en effet naître avec ce pays dont on sait seulement  qu'il est grand comme deux fois Paris, peuplé de 650.000 habitants qui sont les plus gros consommateurs de poissons au monde avec 85 kg par an, par personne. Les palmiers, les sables chauds et la mer transparente viendront plus tard.

 

Pendant cette mission de prospection l'équipage du Kerguelen a la garantie de percevoir une rémunération égale à la moyenne des cinq meilleurs thoniers océaniques opérant dans l'Atlantique

   
 

 

Grève générale en 1985

 

En  1984 à 2 exceptions près (Le Mervent et l'Ile Boulay) tous les thoniers - 27, dont 6 battant pavillon ivoirien - ont déserté l'Afrique pour l'Océan Indien. La campagne est bonne en quantité - le Trévignon II de la COBRECAF sera Ruban bleu avec 4328 tonnes - et en chiffre d'affaires car 65% des prises concernent des gros albacore vendus aux conserveurs deux fois plus cher que le listao. Tous les indicateurs ne sont cependant pas  au beau fixe car très loin de leurs bases bretonnes les armements doivent faire face à des frais d'exploitation plus élevé qu'en atlantique. Combustible, transport aérien pour les équipages et les techniciens, entretien, réparations, sel pour la congélation, droits et taxes diverses, tout et plus cher d'environ 30%.

Pour compenser ces surcoûts les armateurs décident de modifier le système de rémunérations des marins qui pour gagner autant qu'en Afrique devront, par bateau, capturer de 320 à 450 tonnes de plus dans l'année. La réponse des équipages ne se fait pas attendre. Ils refusent tout net cette modification de la Convention de 1979... et se mettent spontanément en grève. C'est une première dans le monde thonier mais ce ne sera pas la dernière car après avoir reporté leur décision les armateurs reviennent à la charge au début de l'année 1985. Nouveau conflit et  cette fois ci les marins décident de défendre leurs droits non plus avec la CGT mais par l'intermédiaire d'une toute nouvelle association corporative l'AMPTT (Association des Marins de la Pêche du Thon Tropical) qui revendique 400 adhésions, les 2/3 des marins embarqués. Albert Marrec, patron du Christophe Colomb, en est le Président et  Jean Guillemot, chef mécanicien du Béoumi. le vice Président .

En ce début 85 Roger Labbé représentant les armateurs affirme que si un sévère programme de sauvegarde n'est pas immédiatement arrêté la flotte thonière française dans six mois n'existera plus. Tous les armements sont déficitaires pour 1984, la perte pour chaque navire pouvant être estimée à 3O.OOOF par trimestre. Les charges salariales représentant 3O à 4O% des frais d'exploitation il demande une baisse des salaires de 15%. Le 1er mars par mesure d'économie l'avion prospecteur d'Interthon cesse de voler (il coûtait 7 millions par an). Idem pour les hélicoptères embarqués. Les 5 appareils sont mis en vente et les 7 pilotes licenciés. Les marins se déplacent désormais en classe vacances mais ils ne veulent rien lâcher sur leur convention collective et leurs salaires. Le 22 février 1985 ils déclenchent une nouvelle grève générale.

Après une semaine de grève (votée par 307 marins - 57 contre) les négociations se déplacent aux Seychelles. A l'ambassade de France y participent les représentant de la nouvelle AMPTT et des armateurs ainsi que l'Administrateur Tricot et Yves L'Helgouach représentant du Syndicat CGT des marins. La grève est suspendue et quelques jours plus tard un nouveau système de rémunération des équipages est adopté. Il est désormais basé sur une prime unique, à la tonne de poisson vendu. 


       Yvon Lachèvre  © 
2011