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Prochaine sortie du DVD
"Le temps des canneurs"
un film de Yvon Lachèvre

 

 

 

THON TROPICAL - LES PIONNIERS
 

 
 
 
 

Après la seconde guerre mondiale l’industrie de la conserve française manque de thons pour faire face à la demande des consommateurs. Dans le Golfe de Gascogne la pêche au thon  blanc, le thon germon, à la ligne traînante pendant l’été, n’est pas suffisamment productive. Les conserveurs sont alors très attentifs aux travaux des scientifiques qui dès la fin des années 40 prospectent au large des côtes africaines pour rechercher les mystérieuses routes suivies par les thonidés lors de leurs migrations annuelles. Quelques années plus tard toute la flottille française se retrouvera à Dakar pêchant le thon tropical albacore à la canne, à l’appât vivant. 

 


  
Une grande aventure maritime bretonne, basque et vendéenne

       

                           
 

Depuis le début du 20ème siècle, sur les côtes françaises de l'océan Atlantique, le thon est  pêché à bord de  bateaux à voiles. La pêche du thon dure de juin à octobre, avec des lignes traînantes qui sont fixées à 2 grandes perches de chaque côté du bateau. On  les abaisse à l'horizontal  en position de pêche. Chaque tangon porte 7 lignes qui sont de longueurs inégales pour éviter qu'elles s'accrochent les unes aux autres quand on ramène un poisson à bord... 

 
     
un thonier avec ses tangons

Après la deuxième guerre mondiale le thon c'est bon dit  la réclame. Les français veulent en manger de plus en plus mais les conserveurs manquent de poissons. Les 1O.OOO tonnes de thon blanc, le germon, pêchées dans le Golfe de Gascogne et débarquées chaque été en Bretagne, en Vendée et au Pays basque ne leurs suffisent plus. Ils veulent du thon, beaucoup plus de thons pour satisfaire la demande et faire tourner leurs usines toute l'année.

 
   
 
 
 
 

Le Marie Élisabeth 
premiers essais en 1947

 

Tout commence par une soirée de 1935, le 16 mai. A Biarritz Gaston Pommereau, armateur de Socoa, prononce une conférence sur le thème des nouvelles techniques de pêche au thon adoptées par les américains en Californie, la pêche au thon à la canne à l’appât vivant. Il faudra cependant attendre la fin de la guerre pour procéder aux premiers essais.

Gaston Pommereau

                                                                                            


Fin 1947 Gaston Pommereau et son beau frère Albert Elissalt armateur-conserveurs à Ciboure arment leurs deux petits bateaux, le Marie Elisabeth et le Nivelle, des sardiniers-thoniers. Sur le pont ils installent  un vivier pour conserver l'appât vivant, le peïta. Olascuaga, le patron du Marie Elisabeth, un espagnol installé à Ciboure et père de 11 enfants en entend de toutes les couleurs: "Alors tu as fait une piscine pour baigner tes gosses."

  Le Marie Elisabeth


Quelques années plus tard, en septembre 1999, Albert Elissalt nous raconte : " Nous avons réussi nos premiers essais en 1947, devant le port de St Jean de Luz. L'équipage était assuré d'être payé pour sa journée de pêche quelque soit le résultat. On avait d’abord pêché l’appât, 50 kilos de sardines. C’est moi qui ai pêché le premier thon, comme ça à la canne. Ce jour là nous avons pêché 53 thons, des gros de 10 à 15 kg, en quelques minutes. Le lendemain on ramène 100 kilos de sardine dans notre filet. Je pense que nous allons alors pêcher deux fois plus de thons mais pas du tout, au bout d’une heure l’appât était mort". 

Pendant la saison 1948 les basques s'initient à cette technique de l'appât vivant et obtiennent de bons résultats avec le thon rouge. Dans la semaine du 23 au 28 août le Marie Elisabeth débarque 1800 kilos. D'autres, en un peu plus d'une heure, ramèneront à bord 4 à 5 tonnes mais aucun n'a trouvé la solution pour conserver l'appât "nous n'avons jamais réussi à lui faire passer une nuit en vie". C'est un vrai problème car sans appât, pas de pêche comme l'explique le patron basque Kiko Olascuaga "le plus important dans la pêche au thon c'est l'appât parce que si vous n'avez pas d'appât vivant dans le bateau vous pouvez être le meilleur patron de pêche, avoir le meilleur bateau, vous ne pêcherez pas. C'est bien notre métier, l'appât vivant, et dès que nous voyons une matte de thon notre travail commence à jeter de l'appât vivant pour que le thon vienne sous le bateau et qu'on puisse le travailler".

Les conserveurs veulent savoir comment les américains réussissent eux à conserver leur appât vivant à bord, quelques fois pendant plusieurs semaines."Comme j’avais déjà remporté un certain succès les conserveurs de Paris m’ont payé le voyage pour aller en Californie, en août 1949, étudier la technique développée par les américains" nous précise l'armateur-conserveur Albert Elissalt qui en revient avec le secret et écrit dans son rapport :  il faut éclairer, éclairer les viviers car les petites sardines, les anchois ou les chinchards, la nuit se blessent en se heurtant ou en se cognant contre les parois des viviers et ils finissent par crever.
 

 

En 1946, au cinéma le Select de St Jean de Luz, Gaston Pommereau présente un film tourné aux Galapagos sur la technique de l’appât vivant mais, pour les patrons pêcheurs invités, cette projection fit l'effet d'une galéjade. "Habitués à pêcher avec des lignes de plusieurs dizaines de mètres et à lutter péniblement avec le thon ils ne pouvaient admettre que des hommes arrachent de l'eau, à toutes vitesse, des thons de bonne taille avec une canne à pêche".

Aux Etats Unis, sur la côte ouest, la pêche au thon est particulièrement développée autour des ports de San Pédro et San Diégo à l'initiative des portugais qui avaient émigré en Californie. En 1948 y seront ainsi débarqués 165.000 tonnes de thon. A San Diego 250 clippers pratiquent la pêche au thon à l’appât vivant et la congélation immédiate des poissons. 

Albert Elissalt constate que les américains conservent leurs appâts vivants parce que leurs viviers sont très clairs, qu’ils les éclairent la nuit, que l’eau est régulièrement renouvelée, toutes les 8 ou 9 minutes, en évitant la formation de bulles qui tuent les sardines.


Aussitôt dit, aussitôt fait. Dès qu'ils ont connaissance des conclusions du rapport d'Albert Elissalt les basques peignent leurs viviers en blanc, les éclairent la nuit et réussissent  ainsi  à conserver leur appât. Ils perfectionnent également leur technique en améliorant la qualité de leurs cannes. Michel Josié patron du Begnat à  Ciboure se souvient : " Au départ ils prenaient un manche de brosse, de brosse à pont. Après ils ont pris des bambous mais les bambous verts ça cassait. Alors ils ont trouvé le système : il fallait couper les bambous l'hiver, quand la lune descendait. On les faisait sécher et après on les perçait pour faire sortir l'air et les faire sécher à l'intérieur et puis on les peignait aux couleurs du bateau".

"Dans le bateau on avait 5O cannes mais dans la saison on en cassait autant alors chacun en prenait une centaine. On allait les couper dans les Landes, du côté de Tartas. Au début c'était gratuit, après ils nous faisait payer mais c'était pas cher". Michel se souvient également de ses premières leçons pour apprendre à utiliser les cannes, avec un seau en bois, celui qui servait pour laver le pont. Il était amarré au bout d'une canne, plein d'eau et il devait le ramener comme si c'était un thon "Maintenant donnes ton coup de rein, vas y , fait venir le seau à côté de tes pieds. pêche droit, allez tire"

 

              1953
   l'Afrique à l'horizon

 

Dès 1948, les uns après les autres, les thoniers luziens adoptent la technique de la pêche à la canne à l’appât vivant équipant leurs bateaux à moteurs de viviers en bois et ils confortent ainsi leur place de champions de la pêche au thon germon dans le Golfe de Gascogne tandis que les bretons continuent de tirer leurs lignes traînantes avec leurs thoniers à voiles.

Les 4000 tonnes débarquées par les luziens en 1953 ne sont cependant pas suffisantes pour faire vivre la flottille des sardiniers-thoniers car, pour la 4ème année consécutive,  la sardine est absente des eaux basques. La Direction Syndicale Coopérative retient alors l’idée de pratiquer, durant l’hiver, la pêche au thon sur les côtes africaines en débutant par celles du Maroc. C'est également l'idée des conserveurs qui confient une nouvelle mission à Albert Elissalt avec un ordre précis : "Dans le cas ou les thoniers français, bretons ou basques, voudraient pratiquer la pêche dans ces parages, cela leur serait il possible? Quels ports pourraient les recevoir? Leur poisson pourrait il être utilisé sur place ou entreposé et refroidi pour être dirigé ensuite sur les usines françaises ?"

Albert Elissalt visite ainsi Port Etienne en Mauritanie puis Dakar, les deux seules bases possibles pour de telles opérations. Dakar dispose de toutes les commodités d'un grand port avec en particulier un tout nouveau entrepôt frigorifique devant entrer en service en janvier ou février 1954. A Port Etienne, par contre, les installations portuaires sont inexistantes. Des crédits pour la construction d'un quai, d'un slipway, d'une fabrique de glace ont cependant été votés et les travaux pour la construction d'un véritable port devraient être terminés en 1955.

Albert Elissalt s'intéresse de très près à ces installations car en cette fin 1953 c'est bien avec Port Etienne pour tête de pont que les conserveurs français envisagent de développer leurs activités métropolitaines dès la prochaine saison d'été. Leur projet est de louer un bateau congélateur, le El Mabrouk, pour la période de juillet à novembre le thon congelé étant ramené en France par "transports ordinaires munis de chambres frigorifiques"

Albert Elissalt n'est pas cependant très favorable à cette solution mauritanienne parce qu'elle  présente à l'époque de trop nombreuses incertitudes. En attendant la réalisation des travaux d'aménagement portuaire il préconise de s’installer plutôt à Dakar

Dans sa belle villa dominant la baie de St Jean de Luz, Albert Elissalt a gardé intacts les souvenirs de son voyage en Afrique Occidentale Française en décembre 1953.

"A Dakar il y avait un bateau, le Gérard Tréca. J'arrivais vers midi, il faisait une chaleur du diable. Ils étaient en train de prendre le Pernod. A bord ils étaient tous bretons.
-Et vous avez vu du thon?
-Du thon? mais à certain moment la mer est noire de thon, noire de thon!

J'ai aussi eu un contact avec un nommé Cadenat, un savant, sur l'Ile de Gorée. Je lui ai demandé: est ce qu'il y a du thon? Alors il me dit: oui à certains moments il y a beaucoup de thons mais vous les conserveurs, vous voulez en faire une pêche industrielle et il n'y en a pas assez pour faire une industrie. Il m'a dit ça. Et c'était un savant!"

Un autre savant n'était pas du même avis. Depuis 1948, dans le cadre de l'Inspection générale de l'élevage en AOF, à bord du Gérard Tréca, Emile Postel conduit les premières prospections de pêche de surface au large de la presqu'île du Cap Vert et en 1950 il écrivait: "L'atlantique est riche en espèces de surface. Qu'attend t'on  pour venir les y chercher...depuis bientôt deux ans nous nous efforçons d'attirer l'attention des pouvoirs publics et des pêcheurs sur un groupe ichtyologique dont l'importance est considérable : celui des thonidés...


 

le professeur Emile Postel  


Au début des années 50 les thoniers envisagent de descendre en Afrique parce qu'un scientifique, le professeur Postel, les y engage depuis plusieurs années. En novembre 1950 il publiait ainsi les résultats d'une campagne de recherche au large de Dakar soulignant :

- les variétés de thons sont nombreuses autour du Cap Vert           
- la période de pêche s'étend sur toute l'année                    
- il semble que les méthodes industrielles utilisées aux USA puissent être appliquées en Afrique.

Le scientifique concluait : sans vouloir jouer au prophète nous pensons que Dakar deviendra dans un avenir assez rapproché l'un des grands ports thoniers du monde

Dans son livre La Grande Aventure des Pêches Basques Jo Garat écrit que pendant la guerre Jean Etchechoury, dit Moustic, et Henri Fabas, du centre aéronautique militaire de Dakar, pouvaient repérer des mates de thons comme ils n’en avaient encore jamais vues. Les commandants des cargos fréquentant les eaux africaines pouvaient également en témoigner.  

 


Lors de notre rencontre Albert Elissalt me confiera:
"Vous savez ce qu'il nous a fait Postel?
C'est lui qui nous a forcé à appeler "albacore"
ce thon d'Afrique.
Nous ne voulions pas l'appeler albacore."

Vous les conserveurs, vous vouliez l'appeler comment?

"On s'en foutait, nous voulions du thon,
qu'il soit rouge, blanc ou jaune, mais du thon.
Mais lui nous a dit que ça faisait néothonus albacora,
alors albacore"

.Aux Etats Unis le thon albacora correspond à notre germon

 

Plus d’un demi siècle après le thon albacore n’a pas encore trouvé toutes ses lettres de noblesse et sur les boîtes son nom est souvent écrit en petits caractères tandis que le germon considéré comme l’espèce la plus noble s’inscrit en grosses lettres. L'albacore est souvent appelé thon à nageoires jaunes, traduction de l'américain yellowfin

    thon germon  
         

Germon (en haut) albacore (dessous)

thon listao
        thon albacore
   

listao

   

 

Jacques Kérouédan
le précurseuR

 

le Perle de l'Aube à quai à Conakry
 

Sur les conseils de Jean Morice originaire de la Pointe du Raz, chercheur à l'ISTPM, à Audierne un jeune patron pêcheur de 29 ans, Jacques Kérouédan, s'intéresse au développement de la pêche aux Antilles. Il rêve de traverser l'atlantique et en 1952 il participe au projet de construction d'un thonier de 32 mètres pour les îles tropicales. Le financement tarde et le patron impatient décide d'acquérir un thonier désarmé à Douarnenez, le Perle de l'Aube, qu'il transforme pour pêcher le thon à la canne, à l'appât vivant. "Il était gréé comme un thonier luzien. J'ai été voir les basques pour armer mon bateau"

  Jacques Kérouédan et son équipage

Transformé en canneur le Perle de l'Aube quittera Audierne le 18 mai 1954


Au milieu Jacques Kérouédan

    Le 16 avril 1954 il écrira à Koxe Basurco le Président du Comité Local des Pêches de St Jean de Luz pour l'informer de son prochain départ et lui demander de le mettre en contact avec un marin qualifié dans la pêche à la canne à l'appât vivant que le patron breton n'avait encore jamais pratiquée        

 

Jacques Kérouédan est convaincu de l'efficacité de cette nouvelle technique de pêche à la canne et imagine les résultats qu'elle permettrait d'obtenir dans les mers poissonneuses d'AOF, l'Afrique Occidentale Française. Il veut aller voir et il décide de convaincre d'autres marins de tenter l'aventure avec lui. Il rédige un rapport et prévoit déjà d'organiser une campagne, à l'américaine.

"Il serait souhaitable que la Marine Nationale puisse prêter pour l'expérience un hélicoptère qui, basé sur le navire transport, signalera par phonie aux pêcheurs les bans de thon les plus proches et permettra d'accélérer la pêche".

Le patron d'Audierne organise des réunions. A Concarneau une centaine d'auditeurs l'écoutent avec intérêt. Accueil intéressé également à Etel puis aux Sables l'Olonne, St Jean de Luz et enfin à Nantes ou le 3 décembre 1953 une réunion de tous les ports thoniers de l’Atlantique est organisée en présence du Président du Comité Central des Pêches M. Gaybriac. Jacques Kérouédan présente son plan qui prévoit pour la première année un seul navire sur place, pour se rendre compte des possibilités de rendement de cette pêche. La campagne suivante huit thoniers descendraient en Afrique accompagnés d'un navire à cales réfrigérées et commencerait ensuite l’étape de la commercialisation...

Seuls les douarnenistes sont septiques car depuis plusieurs années, à la recherche de la langouste verte, ils fréquentent les côtes mauritaniennes et n'ont jamais vu un  seul thon. Sans doute parce qu'ils travaillent le long des côtes à de petites profondeurs et que le thon circule au large du plateau continental.

Quelques semaines plus tard, le 12 février 1954 l'Union des Syndicats Français de conserves de poissons à Nantes écrit à Jacques Kérouédan : l'expérience que vous allez tenter dans la région de Dakar et Port Etienne nous intéresse au plus haut point et nous voulons bien, sous certaines conditions, vous aider pécuniairement dans votre entreprise...nous sommes donc d'accord pour vous faire une avance de un million de francs, sans intérêt, sous réserve des conditions suivantes... : l'avance sera remboursée par prélèvement sur le prix d'achat du poisson... Il est évident que vous prenez l'engagement, en contre partie de l'avance que nous vous faisons, d'effectuer votre expérience jusqu'à la fin de septembre 1954.

Pour les conserveurs il s'agit d'un investissement donnant-donnant mais pour le pêcheur d'Audierne il s'agit plutôt d'une expérience. On pourrait même écrire d'une mission, celle de prouver qu'il est possible de pêcher le thon en Afrique et d'attirer là bas les thoniers de la métropole.

Tandis que les conserveurs à peu de frais s'engagent avec Kérouédan ils poursuivent des discutions commencées il y a quelques mois avec les basques et à la mi février 1954 sept thoniers d'environ 17,50m se sont portés volontaires pour participer à une première expérience africaine : Altza Muthila, Ainhéra, Bixintxo, Hirondelle III, Izar Eder, Gatu Araina, Pellot. Il  était par ailleurs décidé que José Bazurco et Albert Elissalt se rendraient à Dakar vers la mi juillet de cette année 54 en vue de préparer l’arrivée des  bateaux.

 

     Perle de l'Aube
   d'Audierne à Dakar

 


Le 18 mai 1954 La Perle de l’Aube quitte le port d’Audierne. C’est le premier canneur à mettre le cap sur l’Afrique. Son patron Jacques Kérouédan nous raconte : "J'ai amené le thonier Perle de l'Aube de Brest à Audierne au début du mois de mai. Nous avons fait un essai de bolinche en mer. Tout était OK. On devait appareiller le 17 mai. Le bateau se trouvait amarré devant la Coopérative Maritime d'Audierne et il y avait une foule de curieux sur les quais. Je n’aimais pas la foule et j'ai différé le départ. Nous sommes partis au petit matin, à 3h, le 18 mai. Nous étions prêts alors, je suis parti parce que personne ne pouvait me dire si c'était là bonne époque là bas en Afrique, ou la mauvaise".

A bord ils sont six bretons. Sur place seront embarqués des marins sénégalais pour compléter l’équipage.

Le Perle de l’Aube accoste à Casablanca le 24 mai puis escales à Safi et Agadir avant Las Palmas. "Aux Canaries j'ai eu des contacts avec des conserveurs canariens. J’ai goûté le thon albacore là bas, pour la première fois. La chair faiblement teintée est ferme et savoureuse. Elle peut supporter la comparaison avec celle du germon".

Le 3 juin  Jacques Kérouédan appareille pour Port Etienne et arrive à Dakar le 11 juin 1954. Il s'amarre au môle 1 devant le frigorifique qui vient d’être inauguré.

   

 

Lors de son passage à Port Etienne Albert Elissalt avait également goûté du thon albacore mis en boîte. "A l'ouverture le thon à nageoires jaunes avait bon aspect, la couleur en était légèrement plus foncée que celle du germon et moins foncée que celle du thon rouge. Le goût et la consistance était tout à fait satisfaisants". C'était la première fois qu'un avis était donné sur les boites de thon albacore encore inconnu en France.

 

 

Dans son rapport pour les conserveurs Jacques Kérouédan écrit : A mon arrivée à Dakar il y avait amarré au Môle 1 deux thoniers luziens, le Danton et l’Alegera, 15 et 14 mètres de longueur de l'armement Badiola-Rodrigo. Ces 2 bateaux transportés  à Dakar sur le cargo hollandais Frau Bohmer ont été débarqués le 10 mai. Les équipages sont composés d’espagnols et d’africains". Sur place Rémy Badiola en assure l'exploitation. Le DANTON est commandé par Paul Pourteau, ancien pêcheur, ancien international de rugby qui a rejoint Agadir avec sa famille pour pêcher la sardine et le thon pendant la saison.

Quelques mois plus tard l’admnistrateur en chef MC Boudou constate: les essais de ces 2 petits thoniers de la maison Badiola-Rodrigo ne sont cités que pour mémoire. Trop petits, ayant des viviers de trop faibles capacités, manquant de rayon d’action ils sont actuellement en cours de vente à Dakar.

Ils auront néanmoins été les premiers bateaux venus de métropole a pêcher du thon albacore à Dakar. Le Danton avait capturé 2 tonnes dès ses premières sorties dans le Sud Ouest de Cap Manuel mais ensuite plus rien pendant 40 jours et son patron estimait que les requins en étaient  la cause. ...

Jacques Kérouédan à son tour met en pêche et le quotidien Paris Dakar rend compte des premières marées du pionnier d'Audierne : Le premier travail consista à repérer les lieux de pêches. Ceci ne fut pas le moindre, car l'aventureux pêcheur ne possédait aucune carte d'emplacements même supposés.... Il allait de droite et de gauche, se renseignait sur les conditions de vie des pêcheurs locaux, étudiait leurs moyens de travail, observait tout et en tirait des conclusions qu'il mit noir sur blanc. « Je savais qu'on pouvait trouver le thon albacore par une eau supérieure à 21 degrés. Mais je ne savais pas ou aller, il fallait tâtonner puisque personne ne l'avait fait »

Du 16 juin au 13 juillet les différentes sorties n’ont pas permis de constater la présence d’albacore mais à  partir du 15 juillet le temps change et le poisson est repéré. C'est l'occasion d'un bon entrainement pour l’équipage du Perle de l'Aube, 11 hommes dont 6 métropolitains, tandis que le 18 juillet Elissalt et Basurco arrivés de St Jean de Luz par avion embarquent sur le Danton avec l’armateur Badiola et 8 marins sénégalais. Ce jour là ils pêcheront 1800 kilos "les 1800 premiers kilos de thons de l’histoire de Dakar...et on pouvait assurer sans risque de se tromper que ces côtes étaient riches en thonidés. Jusqu’à cette date personne n’avait apporté cette preuve" écriront alors des historiens basques. 

Le lendemain le Danton ramènera 2000 kilos et 1400 le surlendemain. Du 7 au 2O août le Perle de l'Aube pêche 8,5 tonnes, des résultats bien modestes mais ces bateaux étaient mal adaptés et les équipages n'avaient  pas l'expérience de la pêche à l'appât vivant. Pourtant début septembre, en 7 jours, le Perle de l'Aube embarquera 17 tonnes à comparer avec les 2O-25 tonnes qu'un thonier débarque après trois mois et demi de pêche dans le Golfe de Gascogne.

Ces premiers thons pêchés ont été vendus localement surtout pour les militaires des différentes bases sénégalaises, sur l'initiative de l'Amiral Monach. Ensuite il était congelé et stocké à -18 -20° au frigo de Dakar. « J'ai trouvé le moyen de transporter ces thons en métropole en contactant Les Chargeurs Réunis qui avaient une déserte de paquebot, tous les 15 jours, et ils avaient des cales réfrigérées à -15 degrés, d'environ 70 M3. C'est le COFICA qui s’occupa de la répartition entre les différentes conserveries. Il s'avéra que le thon était de bonne qualité et que les conserves étaient dégustables » nous explique Jacques Kérouédan.

Dans son rapport Jacques Kérouédan écrit : J’hésite à m’aventurer au Nord des Almadies, les frais, en cas d’insuccès étant plus élevés. Il est pourtant regrettable de ne pas combler une lacune dans des parages où la présence du poisson m’a semblé importante. Le 26 juillet notre bateau flottait, littéralement, sur les thons à 4O milles au nord des Almadies”

“Il serait intéressant de s’évader dans le nord, peut être le sud ou le grand large, mais qui supportera les frais de ces prospections? Il m’est difficile d’exiger de mon équipage travaillant à la part de pêche, d’abandonner des lieux productifs, pour mettre en valeur d’autres parages, sans contre-partie pour la perte de temps inhérente”

"C'était pas rentable pour nous. Quand je voulais faire un travail sur un lieu ou il y avait du thon on nous demandait d'aller ailleurs. J'ai fait la campagne jusque dans le sud de Conakry, pour trouver les lieux de pêche, on les a trouvé. Sur les mates on pêchait 7/8 thons et on abandonnait la mate pour aller pêcher ailleurs. On avait à bord un scientifique qui notait, et tout ça pour une maigre subvention. C'était expérimental et je n'ai pas été aidé; pourtant tout le monde en a profité."

Au total pendant l'été 54 la Perle de l'Aube  aura mis à terre 40 tonnes, le Danton 25 tonnes, des résultats modestes sans doute mais en fin de saison Jacques Kérouédan pourra écrire que la pêche au thon dans les eaux d'AOF paraît viable.

L'année suivante, après deux ans d’Afrique sans voir sa famille, Kérouédan rentre en France. « J'avais l'intention de me faire payer un petit peu par des subventions le travail que j'avais fait » Son thonier est désarmé et son second resté à bord traverse le port de Dakar pour le faire caréner au chantier Langois. Une mauvaise épave, le bateau est éventré et coule en quelques minutes. « Il était assuré à quai mais pas en mouvement. J’ai tout perdu » Le thon c'est alors terminé pour le pêcheur d'Audierne. Devenu commandant de remorqueurs il fera une belle carrière au Sénégal avant de prendre sa retraite à Esquibien près d'Audierne.

 

 

Lors de son voyage de reconnaissance en décembre 1953 Albert Elissalt avait découvert ce magnifique entrepôt frigorifique dont la construction avait coûté 2 milliards (d'anciens francs). La partie réservée au poisson comprend un système de congélation par air forcé pouvant congeler 15 tonnes par jour, et des chambres d'entreposage pour 5OOt. Ce frigo est situé sur le quai du bassin prévu pour les bateaux de pêche et comprend une fabrique de glace de 6OT. Mais à cette époque on se demande à quoi pourra servir cette grandiose réalisation car dans le port de Dakar à côté des pirogues  il y avait alors un seul chalutier de 14m appartenant à un corse dont la femme vendait sa pêche au marché. Rémy Badiola et Jacques Kérouédan en seront les premiers utilisateurs. Il va leur permettre de congeler  et de conserver leurs premiers thons qui seront transportés vers les conserveries de la métropole dans les cales de cargos de passage

Le frigo de Dakar terminé en 1954  

le frigo de Dakar

 
     Jean Nockin
          l'outsider

 

Les premiers thoniers français à avoir rejoint Dakar (sur le pont d’un cargo) sont basques : le Danton et l’Alegera. Le premier thonier a avoir rejoint Dakar par la mer est breton : le Perle de l’Aube mais le premier français à avoir pêché le thon tropical albacore à la canne à l’appât vivant est franco-belge, il s'appelle Jean Nockin.

 

       

Officier de la Marine Marchande, au début des années 50 Jean Nockin devient marin pêcheur à Pornic "pour connaître ça dans ma vie de marin". A bord d’un vieux thonier “Honneur et Dévouement” il pêche le thon à la traîne avant de construire l’Émeraude un chalutier thonier de 17m, 80CV, avec lequel il s’essaie à la pêche au thon à l’appât vivant mais le vivier de 8m3 pouvant garder seulement 80 kilos d'appât est trop petit. Les temps sont difficiles et lorsqu'un de ses amis disparaît en mer il décide d'aller chercher fortune ailleurs, sur des mers moins hostiles; en février 1952 il part pour l’Afrique, à Port Etienne en Mauritanie.

 

Honneur et Dévouement

 

 L'émeraude

 

La SEBU (Société d’Exploitation de Bateaux Usines) cherche un bateau pour approvisionner en courbines et bars son bateau usine "Le San Mickael", une ancienne péniche de débarquement, mouillé devant Port Etienne. En février 1952 avec son thonier, femme, enfants et 5 copains, Jean Nockin quitte la France, cap au sud. "A l’époque il n’y avait pas un seul français et c’était bourré de canariens qui, pendant un mois et demi chaque année, pêchaient le thon albacore lorsqu’il remonte le plus dans le nord.

Les canariens pêchaient à la canne mais avec des appâts morts, des sardinelles ou des petites dorades roses qu'ils gonflaient par l'anus au moyen d'une paille pour qu'elles flottent. Nous nous mettions à côté d’eux, nous lancions notre sardine vivante à la mer et aussitôt le thon montait. On pêchait de l’ordre de 2 à 3 tonnes dans la journée tandis que les canariens, à l’appât mort, pêchaient 4 à 500 kilos au plus".

   

Le journaliste Claude Megret de l'Aurore rencontrera Jean Nockin en cet automne 1953 et dans l'édition daté du 27 novembre il rapporte les réflexions du patron de l'Emeraude. "Les thons albacore sont les mêmes ici que dans le Pacifique. Les eaux, les courants, les températures sont les mêmes. Donc il n'y a pas de raisons que nous n'obtenions pas les mêmes résultats que dans le Pacifique en utilisant la même technique de l'appât vivant"

Le grand reporter concluait par un hommage au pionnier : Ce n'est pas rien d'amener son bateau jusqu'ici. Ce n'est pas rien les déboires essuyés à cause de sardines trop petites que l'hameçon tuait. Ce n'est pas rien tous ces obstacles, tous ces mécomptes que doit subir un homme seul, plus riche de courage que d'argent, d'audace que d'appuis.

 

 

Lors de son déplacement en Afrique en décembre 1953 Albert Elissalt avait rencontré Jean Nockin à Port Etienne et dans son rapport il écrit : Monsieur Nockin a fait cette année une expérience de pêche à l’appât vivant avec son bateau l’Emeraude. J’ai pu voir que son vivier était rudimentaire... Cependant il a réussi plusieurs belles pêches. Son expérience isolée, donc très difficile, est un succès; toutefois il ne semble pas que ce succès ait atteint l’échelle industrielle ni même la rentabilité.

A quelques mètres de la plage le San Mickael transformé en bateau usine accueille une quarantaine d'employés, Canariens et Maures, qui font tourner une véritable conserverie avec autoclaves, sertisseuses..."Lors de mon séjour, 5 tonnes de thon reçues le soir (nageoires jaunes  et obésus) ont été travaillées le lendemain, dans la journée. Tout a été mis au naturel, en boîtes de 1/2

 

Dans son rapport l'armateur-conserveur poursuit : Le thon serait pêché d'une part par Monsieur Nockin dont le bateau L'Emeraude, insuffisant, serait remplacé par un navire beaucoup plus important dont la construction est projetée, d'autre part par les pêcheurs canariens.

En descendant à Dakar Jacques Kérouédan a également rencontré Jean Nockin et ils ont été ensemble tourner autour d'un ban de mulet."On ne savait pas qu'en faire. Il m'a dit tu les prends, tu descends sur Dakar, tu pourras peut être les vendre là bas. Alors on les a mis à bord de mon bateau et je les ai vendu à Dakar en arrivant. Avec Nockin on a discuté, ce que j'allais faire l'intéressait et nous sommes restés en contact".


Fin 1953 Jean Nockin est en Mauritanie le joker des conserveurs français mais quelques mois plus tard le destin de cet ancien officier de la Marine Marchande va basculer avec l'arrivée d'un armateur-capitaine au long cours franco-américain, Oscar Bertin.

A 27-28 ans il a créé une compagnie de cargos spécialisés sur les lignes de  l' Extrème Orient, dirigeant ses affaires depuis Santa Monica. Pendant la guerre ses bateaux réquisitionnés sont coulés par des sous marins ennemis. Quelques années plus tard avec son indemnisation il se lance dans la pêche et  arme 3 tuna-clippers à San Diego. Pour les américains l'approvisionnent en appât est difficile car ils sont souvent contraints de pénétrer dans des eaux étrangères pour le pêcher et doivent payer de couteuses  licences de pêches aux pays riverains. Oscar Bertin décide alors de tenter l'aventure thonière le long des côtes africaines ou les conditions lui semblent comparables à celles des côtes californiennes, sans les licences.

Deux  de ses bateaux le Yolande Bertin et l'Hortentia, qui  coulera dans la mer des Caraïbes pendant la traversée, mettent le cap sur l'Afrique. En acier, long de 31,88m, 55OCV, le Yolande Bertin dispose de 8 viviers dont 6 peuvent contenir 15 tonnes d'appât vivant et servir ensuite à la congélation de 155 tonnes de thons. Ce thonier congélateur ne peut être comparé à aucun autres thoniers français de l'époque. Son équipage est normalement de 17 hommes.

Pour son bateau Oscar Bertin cherche un patron. Ancien second aux Messageries Maritimes il rencontre M. Dumontier (directeur de la revue Le Yacht) un de ses copains de promo et lui demande s'il ne connait pas un patron intéressé par la pêche au thon en Afrique. Précisément le fils Dumontier a fait Hydro à Nantes avec Nockin ... Et Bertin descendant de son avion privé à Port Etienne se fait immédiatement conduire chez Jean Nockin.

 

Le patron de l'Emeraude se souvient avec émotion de la rencontre avec cet armateur venu lui proposer le commandement du Yolande Bertin. "Etant donné que je suivais avec beaucoup d'intérêt ce qui se passait aux Etats Unis j'ai trouvé ça merveilleux que Monsieur Bertin me propose d'embarquer sur un navire moderne dont aucun exemplaire n'existait en Europe".

   
    Le Yolande Bertin    

 

A la barre du thonier congélateur de 32m, avec un équipage canariens, à l'exception du chef, américain, Jean Nockin obtient immédiatement de bons résultats."Ca a marché tout de suite". Le premier chargement de thons est livré à Agadir ou les deux observateurs de l'Office des Pêches du Maroc embarqués à bord sont remplacés par deux scientifique français de l'Orstom MM R. Le Taconnoux et J. Dardignac. Ils participeront à la deuxième marée qui commence le 25 octobre 1954. Le Yolande Bertin battant pavillon du Honduras  a en effet obtenu l'autorisation de pêche dans les eaux territoriales d'Afrique Occidentale Française dans un but précisé par l'administrateur Boudou, Chef du Quartier de Dakar et Directeur Fédéral de la Marine Marchande en AOF : savoir si avec des moyens "ad hoc" la pêche au thon est ou non rentable le long des côtes d'AOF, A cet effet un agent du Services des Pêches d'AOF a été embarqué à bord. Si les résultats obtenus par ce navire sont intéressants la démonstration sera faite sans grand frais que la pêche au thon peut être effectuée le long des côtes d'AOF d'une manière rentable. C'est là le but à atteindre.

 

 

Tandis qu'en Afrique des pionniers ouvrent de nouvelles perspectives thonières, tandis que les basques se perfectionnent à la canne, les bretons perpétuent la tradition de la pêche à la ligne traînante pourtant de moins en moins rentable depuis qu'ils ont abandonné les voiles pour le moteur qui augmente les frais d'exploitation. En 1950 on comptait encore 44 thoniers à voiles à Concarneau mais trois ans plus tard ils n'étaient plus que 6. Le dernier L'avenir des Familles, patron Nicolas Sellin de Kermen en Névez, abandonnera en 1954.

Depuis la fin de la guerre à Concarneau les chalutiers sont les nouveaux rois du port mais chaque été, après un armement qui dure plusieurs semaines, ils s'élancent dans le Golfe à la chasse du thon blanc germon, comme avant. Tandis que les basques trouvent le poisson et particulièrement le thon rouge à proximité de leurs côtes les vendéens et les bretons doivent chasser le thon  quelques fois très loin de leurs ports, jusqu'en Espagne en début de saison. Pour faire face aux dépenses de mazout, d'huile, de glace...pour que l'armement et l'équipage trouvent leurs comptes il faut désormais débarquer 1500 thons par été et ces jolies pêches sont rares. Personne ne se bouscule donc pour investir dans de nouvelles techniques jusqu'à cette fin d'été 1953 ou bretons et basques se croisent dans le sud de Belle Ile. Et les concarnois n'en croient pas leurs yeux. Tandis qu'ils trainent leurs lignes les basques, à la canne, embarquent des tonnes de poisson. Dans le Télégramme de Brest du 2 décembre 1953 on peut lire : cette saison la flottille luzienne a mis à terre plus de 4000 tonnes et certaines de ses unités ont rapporté en une semaine un tonnage supérieur à celui de nos thoniers à tangons pendant toute leur campagne d’été.

Le 15 mai 1954 les concarnois montrent qu'ils ont appris la leçon. C’est jour de fête autour de la Ville close. Jamais encore une pareille foule n’a suivi avec autant d’intérêt la mise à l’eau d’un bateau de pêche. En ce samedi il n’y eut pour ainsi dire pas d’autre sujet de conversation que le lancement du "Papillon des Vagues" par le chantier Lancien-Goanvic, 18m20 - 40 tonnes, c'est le premier thonier de la flottille concarnoise construit pour l’appât vivant.

Quelques jours plus tard un autre thonier le Kachkalan tiendra la vedette avec ses formes, ses lignes inconnues en Bretagne. Construit en 1952 ce petit bateau de 23 tonneaux a été acheté à St Jean de Luz par l'armement Blaise avec ses viviers de 18 m3 et tout son matériel de pêche. Son patron Emile Jaffrézic de la Pointe de Trévignon est prêt pour une première saison à la canne avec son équipage : Corentin Bolou, Francis Richard, Joseph Guillou, Dominique Capitaine, Jean Rigou et Yves Touze. Participeront également à cette première campagne bretonne à la canne le Madylou (armement Le Ny, patron Yves Toquet de Névez) le Marcelle Yveline d'Armand Gourlaouen et en  fin d'été le Roi du Jour.

 

Les Briand de Trévignon, père et fils, avaient décidé de descendre à St Jean de Luz. Le Roi du jour était à vendre son patron ayant fait construire un nouveau bateau, le Begnat. Le fils Michel Josié se souvient de l'équipe bretonne. "Ils ont vécu la saison de thon ici, je crois même qu'ils dormaient à bord. Ils ont appris. A la fin de la saison ils sont partis avec le bateau. Mon père est resté tout seul sur la digue jusqu'à ce que l'embarcation ait disparu à l'horizon et le soir ma mère me disait : tu te rends compte tout cet argent. Je me rappelle les liasses de billets avec des épingles rouillées. On ne mettait pas l'argent à la banque à cette époque là".

   

L'équipage du Roi du Jour : en bas à droite le jeune patron Jos Briand à côté de Lili Masson et Eugène Le Touze

 
 
 
 

Le Roi du Jour traverse le Golfe et rentre à Concarneau le 12 octobre 1954 avec 230 thons pêchés en  une demi heure tandis qu'il faisait route  dans les parages de Rochebrune au large des côtes bordelaises. Quelques années plus tard son patron Jos Briand, à bord de l'Hippomène, sera considéré comme le roi des thoniers.

Dans l'immédiat le champion des canneurs bretons c'est Armand Gourlaouen de la Pointe de Trévignon à bord de son Marcelle Yveline. En début de saison 54 il est descendu à St Jean de Luz mettre des viviers et obtient rapidement de bon résultats sur le germon. C'est lui que les conserveurs choisissent en débloquant une  subvention pour qu'il tente  une autre expérience en Afrique pendant l'hiver 1954-55.

Dès le 2O novembre 1954, le Marcelle Yveline, un ancien chalutier bois de 21m construit en 1942, est prêt pour le départ, mais les prévisions météos sont mauvaises, très mauvaises. Sud Irlande une dépression s'est creusée mettant les bateaux en difficulté.

6 chalutiers n'en reviendront pas. 59 marins seront portés disparus,
46 de Concarneau
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La tempête calmée le Marcelle Yveline (CC 3123)   transformé en thonier avec un moteur Baudouin de 150 CV quitte le port de la Ville close le 2 décembre 1954 à 17h. A bord le patron Armand Gourlaouen, le chef Ollivier, du Passage, Yves Massé et André Cariou, de Trévignon, Marc Tanguy, Lucien Ollivier et Pierre Marrec, de Lambel, Pierre Kersaux de Trégunc et René Martin de St Jean de Luz. Les accompagnent Emmanuel Allot secrétaire du Syndicat d'Initiative qui fera fonction d'historiographe de l'expérience et Jean Loch co-armateur avec Georges Plumet. Ils partent tous confiants : s'il y a du thon dans les eaux africaines nous les pêcherons! 

Pendant la traversée du Golfe de Gascogne, après avoir dîné,  Jean Loch, 61 ans, joue aux cartes avec quelques membres de l'équipage lorsque vers minuit "légèrement indisposé par son repas et la chaleur du poste d'équipage" il monte prendre l'air sur le pont du thonier. A partir de ce moment là son état de santé s'aggrave rapidement. Il meurt en mer d'une congestion pulmonaire. Sa dépouille est débarquée quelques heures plus tard à St Jean de Luz.

Après ses obsèques célébrées à Concarneau Manu Allot débarque et le Marcelle Yveline reprend donc sa route le 13 décembre avec son seul équipage de pêcheurs bretons et le basque René Martin. marié avec une fille de Douric ar Zin à Lanriec qui va travailler en usine à St Jean. René perfectionnera la  technique des bretons. Pour la pêche de l’appât ils ont embarqué le lamparo expérimenté pendant l‘été à bord de La Reine des Flots.

Escale à Casablanca, Agadir ou les concarnois passent Noël et arrivée à Dakar au début de l’année 1955. La campagne sera courte puisque le thonier retrouvera son port d’attache dès le 21 mars à 23 heures. En deux mois il a pêché 6O tonnes d’albacore malgré des difficultés rencontrées pour attirer l'appât, la sardinelle restant insensible à la rogue que les bretons utilisent traditionnellement. Le Marcelle Yveline réussit cependant quelques belles pêches et un dimanche il embarquera ainsi 11 tonnes de 7 à 40 kilos. Le poisson est débarqué au frigo de Dakar avant de rejoindre la métropole mais sa dernière livraison sera refusée par les services vétérinaires de Dakar. Par contre la tonne de thon pêchée le 3 mars devant Conakry qu’il ramène à Concarneau conservée dans la glace sera jugée d’excellente qualité par une commission de vétérinaires et de scientifiques qui attendent le bateau. Quelques jours plus tard arriveront en wagon frigorifique 7,5 tonnes mises en sac et transportées par le Général Leclerc passé à Dakar le 16 mars. Cette fois c’est sûr il y a du thon en Afrique, « j’te le dit, j’l’ai vu sur les quais de Concarneau".

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Le Marcelle Yveline terminera sa vie sur une vasière (tableau Claude Nivez)


L'équipage du Marcelle Yveline

 
 

 

                                                                           


        Yvon Lachèvre  ©  200
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