essamog.fr


ACCUEIL                          Les débuts en Afrique - L'Océan Indien - Pirates de Somalie

                                                                           Elissalt - Kérouédan - Nockin - Gourlaouen

                                                                                                   

 

THON TROPICAL
1955-1958

 

 

Au début des années 50 les conserveurs manquent de thon, le thon blanc germon pour satisfaire la demande des consommateurs. C'est  en Californie qu'ils trouvent la solution pour faire tourner leurs usines avec la technique de la pêche à la canne à l'appât vivant aussitôt adoptée par les basques puis par les bretons et les vendéens (Les débuts du thon tropical albacore)

En 1954 le Marcelle Yveline d'Armand Gourlaouen descend à Dakar  et bientôt c'est la ruée vers l'Afrique car le thon ça peut rapporter gros.

 

Le lundi 21 mars 1955 le Marcelle Yveline, retour de Dakar est à peine amarré dans l’arrière port de Concarneau que deux nouveaux thoniers sont lancés pour la prochaine campagne du germon. Le Toubib, 21,50 m, construit par les chantiers Donnard pour l’armement lorientais Guilloton - patron Albert Bellec et le Martien lancé à Brigneau le 29 mars par le chantier Briec- armement Des Deserts - patron Emile Briand. La passerelle est avancée jusqu’au gaillard pour installer les viviers et dégager le pont arrière afin de pratiquer la pêche à la canne dans de bonnes conditions mais au cas ou, au cas ou le thon ne tiendrait pas toutes ses promesses ces deux nouveaux bateaux en bois de la flottille concarnoise pourront l’hiver faire le chalut. Comme avant. Car en ce printemps 1955 ils sont encore peu nombreux à imaginer leur avenir en Afrique.

 

un baby clipper basque
 


Au Pays Basque l’Afrique  n’est pas, non plus, au programme
mais les nouveaux thoniers-sardiniers en construction ont tous adoptés les formes des clippers californiens, très bas sur l‘eau pour faciliter la levée des thons. Quand les viviers sont pleins la plage arrière trempe dans l’eau! Ces thoniers nouvelle génération s’appelleront Carmenchu, Tutina, Curlinka, Bixintxo, Izurdia, Michel Joseph.

 


Les conserveurs par contre poursuivent leur idée de prolonger, l’hiver à Dakar, l’activité des pêcheurs français et ils décideront d’une nouvelle subvention pour que 6 bateaux partent en Afrique à l’automne 1955 après la saison du germon dans le Golfe de Gascogne. Avec malice l'armateur conserveur basque Albert Elissalt, quelques années plus tard, au dos d’une de ses cartes de visites, le rappellera au Syndicat des Armateurs de thoniers à Concarneau: « Sans vouloir chatouiller certaines susceptibilités à titre posthume, je pense qu'il est bon de savoir que, à l'exception de l'aventure du Danton et de l'Alégéra qui a été prise par leurs armateurs Badiola et Rodrigo, toutes les expéditions africaines du temps (Perle de l'Aube, Marcel Yveline, les 6 luziens et concarnois ont été soutenues financièrement, et pour la dernière, décisive, par l'Union des Conserveurs français de poissons, les organisations d'armateurs et de pêcheurs étant totalement réticentes." Façon de remettre les pendules à l'heure!

Le COFICA organisme de financement de la conserve française propose donc une subvention de 8 millions (anciens francs) pour la campagne de 6 clippers « basco-californiens » subvention remboursable si le résultat est positif. Le Comité Local des Pêches de Bayonne ajoute un million mais quelques semaines avant le départ le Tutina (Laurent Passicot) le Michel Joseph (Léon Mugica) et le Carmenchu (Romuald Tassary) considérant que les risques financiers sont trop importants décident de renoncer. Ils sont remplacés par les concarnois Toubib, Martien et Marcelle Yveline pour sa deuxième campagne. Trois bretons et trois basques, Bixintxo (Cyprien Etchevaria), Curlinka (Roger Belloc) et Izurdia (Jean Alsuguren).

 

Jean Alsuguren qui ne pouvait pas commander officiellement son bateau jusqu'en Afrique n’ayant pas son brevet de patron de pêche (comme de nombreux basques qui n’en avaient pas besoin ne s’éloignant jamais très loin de leurs côtes) se souvient de ce premier grand départ. "il y avait pas mal de monde quand on partait avec les trois bateaux et vous entendiez les réflexions : dire qu'on ne les reverra plus ceux là . On savait ou on partait, on ne connaissait rien du tout, on partait comme ça...mais moi à l'époque je savais pas ou j'étais. Je savais que le nord c'est devant et le sud derrière et c'est tout".

"Les Affaires Maritimes nous laissait aller à Dakar à condition qu'on ait un patron breveté, un patron de pêche breveté sur le rôle et c'est comme ça qu'on avait fait venir un concarnois, Marc Salomon… mais le commandement effectif du bateau c'est moi qui l'avait. Et ça a duré jusqu'en 59".

Patron « officiel » de l’Izurdia Marc Salomon se souvient aussi de son départ. Après quelques heures et les premiers repas préparés à bord, « à la basquaise » le breton s’était inquiété de la nourriture. "Mais ici il n’y a jamais de patates? Ah non c’est pas notre habitude". Et le thonier basque avait fait une courte escale en Espagne pour embarquer un sac de pommes de terre… pour le "patron".

Le Curlinka et le Bichintxo avaient eux embarqué 2 sablais qui avaient leur brevet de patron de pêche, des échanges de bons procédés, les basques embauchant des bretons brevetés et les bretons recrutant des basques spécialistes de la pêche à la canne. C’est ainsi d’ailleurs que René Martin, marié à une concarnoise de Douric ar Zin, s’était retrouvé à bord du thonier concarnois Marcelle Yveline pour la campagne 54-55 et c'est lui qui au retour avait dit aux pêcheurs de St Jean de Luz  - ça vaut vraiment le coup d'aller là bas, il y a du thon à pêcher.

Le problème
de l'appât

 

Cette première vraie campagne en flottille dure 3 mois. Au total, entre décembre 1955 et mars 1956, 950 tonnes de thon albacore ont été débarquées à Dakar. C’est le succès pour les basques (2OO à 235t chacun) un peu moins pour les bretons (de 8O à 1OO t) qui rencontrent des difficultés pour faire l’appât.

"On avait fait une bonne campagne parce qu'on avait fait le voyage, quitté St Jean de Luz, retour à St Jean de Luz, trois mois moins 2 jours. Pêche, nous personnellement, et gain de 76O.OOOF à l'époque, ce qui était magnifique. C'était bien oui, c'était bien, en si peu de temps, tous frais payés, nourriture et tout"
se souvient Jean Alsuguren

De son côté Marc Salomon nous confie "on aurait dû appeler notre maison l’Izurdia" et il est vrai que bien des villas autour du petit port de Trévignon ou sur les hauteurs de Ciboure ont été construites avec l'argent du thon. Parce que le thon avec la nouvelle technique de la canne et de l’appât vivant ça peut rapporter gros. Henri Sellin de Névez rappelle ses premiers jours de pêche dans le Golfe. "J'ai fait 1O jours de mer et on avait pêché 33OO poissons en 2 ou 3 jours de pêche. J'étais habitué à la traîne, je mettais 5 minutes pour retirer un thon et puis ici à la canne il rentre bientôt à la seconde, le temps de le sortir de l'eau il était déjà sur le pont. A l'époque j'avais eu 143.OOO francs en 3 semaines de mer. Alors moi qui venait d'Algérie, qui n'avait plus aucun sou, c'est pas possible, j'ai gagné au loto. C'était beaucoup d'argent pour ces années 50 ou une belle maison coûtait dans les 3 millions et demi"

Cette campagne 55-56 sera un peu moins lucrative pour les bretons moins expérimentés que les basques et qui rencontrent donc des difficultés pour faire l’appât. Longtemps ils se rappelleront les heures, les jours qu’ils ont passé sans pouvoir pêcher le thon parce qu’ils n’avaient pas de sardines dans leurs viviers. La plupart des thoniers bretons ne connaissaient pas la pêche à la sardine. L’été ils pêchaient le thon et l’hiver le poisson de fond, au chalut, mais pas la sardine qui était une autre spécialité, un autre métier. Les basques eux passaient leur vie à chasser le thon, rouge essentiellement, puis la sardine et l’anchois et ils en connaissaient parfaitement la technique.

"On travaillait beaucoup au feu explique Kiko Olascuaga parce que la nuit la sardinelle ou l'anchois monte à la surface et provoque un éclair dans l'eau et c'est ce système qui nous a permis de faire beaucoup plus facilement l'appât que nos collègues bretons qui avait l'habitude de faire l'appât à la rogue, comme nos ancêtres, alors que nous nous pêchions à la volée la nuit. C'était à la vue, au feu".

"Et leurs bateaux aussi étaient plus faciles pour tourner avec les filets tournants ajoute Yves Quéinnec. Après on a trouvé le système, on allait le soir au fond de la baie de Dakar et avec le lamparo on tournait avec le petit canot avec un petit filet de 6Om et c'était vraiment bien". Le douarneniste se rappelle également que même dans le Golfe de Gascogne l’appât c’était le problème numéro un. "Des fois on courrait beaucoup. J'ai vu partir d'ici, on allait à Belle Ile, il n'y a avait pas d'appât, on allait à l'Ile d'Yeu, il n'y avait pas d'appât, j'ai vu aller sur la côte des Landes pour faire l'appât. Si il n'y a rien à mettre sur la canne on ne pêchera pas. Si il n'y a rien à jeter le poisson ne va pas rester autour du bateau".

On pouvait passer plus de temps à rechercher l'appât qu'à pêcher le thon. Ainsi le Yolande Bertin début 55, du côté de Conakry, a recherché l'appât pendant 37 jours et n'a effectivement pêché le thon que pendant 14 jours! A bord des thoniers de cette époque on se souvient être souvent resté 15 jours en mer, quelques fois plus, sans arriver à prendre une sardine et c'est long 15 jours en mer surtout quand on voit pendant ce temps là les autres sortir et revenir au port avec le plein. C’est ce qui arrivera à Jos Bellec, sur le Jacques et Christian. Il avait été 15 jours en mer sans pêcher l'appât. D’autres thoniers lui avaient porté des vivres pour qu'il n'ait pas à rentrer au port. "La première nuit j'étais avec lui. J'étais parti en pêche, j'étais revenu avec 92 ou 93 tonnes et il était toujours là sans réussir à pêcher l’appât. L'Africain, un grand bateau basque, celui là il avait été aussi 15 jours à faire l'appât. J'avais fait ma pêche, débarquée au port, refait mon appât et il était toujours là à essayer".raconte Yves Dizet.

 


SOLIDARITE ET PARTAGE

 

Problème d’appât pour les 3 bretons pendant cette campagne 55-56 et s'ajoute un problème de moteur pour le Marcelle Yveline. Le thonier concarnois restera souvent à quai mais l’équipage continuera de naviguer, sur les autres bateaux de la flottille.

« C’est la première idée qu'on avait eu, d'entrée, sans discussion : On va pas laisser ces types comme ça. On va les prendre mais on va exiger que les 2 autres bateaux bretons prennent comme nous 2 types chacun. de façon à caser tout le monde. Et c'est par rapport à ça qu'Armand Gourlaouen avait placé toute son équipe. Il était resté le mécanicien et le patron pour s'occuper des travaux à quai avec le mousse Francis Rioual pour donner un coup de main et faire la cuisine. Tous les autres avaient été placés sur les 5 bateaux qui restaient. C'était notre méthode. D'eux même il ne l'auraient pas fait. On le sait, ils nous l'ont dit. Le bateau se serait débrouillé un mois comme ça avec son équipage…"

 

Et Jean Alsuguren poursuit : « ici au Pays Basque on a l'habitude. Si vous avez un type qui tombe malade, qui est blessé ou n'importe quoi et qui doit rester à la maison il a sa part comme si il était à bord, pareil, exactement pareil. De tous temps ça été comme ça (même si maintenant au chalut tout à changé). Aux matelots qui étaient venus avec nous (Lucien Olivier et André Cadiou embarqueront sur l'Izurdia) on leur avait dit: on vous prend mais votre argent ensuite vous le mettrez à la masse pour le mécanicien, le mousse et le patron qui sont restés à bord et ça c'est passé comme ça » 

Basques et bretons fraternisent (photo Sahut-Morel)

Basques et bretons fraternisent


Armand Gourlaouen n'oubliera pas et de retour à Concarneau devant la presse il soulignera la franche camaraderie et la parfaite solidarité qui n’a cessé d’exister entre les 6 équipages dans la recherche des bancs et le partage de l’appât... vraiment les luziens sont de chics types et nous ne sommes pas prêts de l’oublier.

Quelques années plus tard pour rendre compte de cette époque africaine on pourra lire dans la revue Miltillak: En 10 ans, les pêcheurs du Pays Basque Nord vont connaître une émancipation professionnelle et sociale qu'ils n'ont jamais eu dans toute l'histoire maritime locale... ainsi notre port est devenu un exemple pour toute la pêche artisanale qui d'après certains étaient vouée à disparaître dans le ventre de la pêche industrielle.

"A la base de cet édifice, il y a deux valeurs fondamentales : le Bien Commun et l'accès à la propriété des pêcheurs et un seul esprit : l'esprit coopératif, mutualiste... la veuve d'un marin en activité recevait une part pendant toute l'année du décès de son mari. A tout pêcheur en maladie ou victime d'un accident le bateau lui alloue la part entière et on lui amène la godaille à la maison. Le bateau Ederki Da qui avait 3 matelots en même temps en maladie a respecté de façon exemplaire cette admirable coutume".

"Autre exemple reflétant l'esprit de solidarité de l'époque est celui du bateau le Basque qui est resté immobilisé au port de Dakar en 1957, sans pêcher un seul kilo de thon. Le groupe de 7 bateaux dont il faisait partie, embarqua tous les hommes d'équipage pour qu'ils fassent leur campagne et l'armateur reçut sa part d'armateur comme tous les autres bateaux du groupe".

Solidarité, partage, esprit d’équipe avec au centre le Syndicat CGT, la Coopérative Itsasokoa et son secrétaire-Président José Koxe Bazurco. Avec sa forte personnalité il imposera à son monde maritime ce socialisme très en vogue après guerre. En Bretagne certains "bouffaient" du curé, au Pays Basque "les capitalistes" n'étaient pas en odeur de sainteté.
 

...il faut dire que nos bateaux travaillent "baltchan" c'est à dire en association; à part les vivres du bord, tout est commun, les frais, les pêches, la répartition. Ceci a une influence considérable sur le moral et le rendement. D'abord, c'est une sécurité pour les bateaux : en cas d'avarie ou de non réussite on est sûr de participer au rendement total. De plus c'est un encouragement et une source d'émulation : il n'y a plus place pour le "training" ou le laisser-aller : chacun doit donner le meilleur de lui même, les escales ou haltes au port sont ramenées au minimum, car les "copains" travaillent... De plus on a intérêt à faire pêcher les autres au maximum : renseignement, code secret, tout est mis en œuvre. De même on s'aide à obtenir les meilleurs tours au port : frigo, glace, mazout. Et s'il y a un peu de resquillage -chut! le basque est né contrebandier!- il ne s'exerce jamais au détriment d'un membre de la communauté.

L'expédition du poisson au port est faite dans les meilleures conditions : le bateau qui a fait la meilleure pêche le matin reçoit son plein des autres et s'achemine vers le port. Nous avons vu ainsi le poisson de nos bateaux faire prime : au dire même du vétérinaire indigène qui nous en a fait l'aveu, il est impeccable et toujours bien glacé, tandis que nous avons vu un bateau métropolitain obligé de jeter à la mer la moitié de son chargement (la glace ayant fondu), par suite d'une marée trop longue. (Précision : le bateau métropolitain est … breton !) Il sont 25 thoniers (24 luziens et le concarnois Jos Briand avec son Hippomène) à vivre ce système de partage. Tout est mis à la masse, toutes les recettes produites par la pêche, du départ au retour à St Jean. Le bénéfice fait l'objet d'un  partage à parts égales.

 

 

Cette première campagne en flottille se termine au début du mois de mars. Les alizées commencent à souffler et dans les parages de Dakar il n’y a plus de thons à pêcher. Les trois thoniers bretons décident donc de rentrer à Concarneau mais les basques restent encore un peu et descendent dans le sud, à deux jours de route.

"Comme il n'y avait pas de poissons, on était parti sur Conakry et là bas on était tombé sur les bancs de poissons, au choix, de 1Okg, de 15kgs. On choisissait le poids. Il y avait qu'à pêcher, il y avait qu'à tremper comme on dit. On avait décidé de vider le poisson et de le vendre en frais à St Jean de Luz. On le vendra peut être 25O balles, ça valait le coup, on va gagner des ronds. On prenait par exemple une tonne et on s’arrêtait. On les rinçait comme du pain béni et mis bien au frais dans la cale avec de la glace" (Jean Alsuduren)

 "
   

Une mer de thons se souvient l'armateur concarnois André Dhellemmes fils qui pour ces derniers jour de pêche avait embarqué comme observateur à bord du Curlinka. Des thons partout mais également des requins, de gros requins qui compromettent la pêche et le patron, Roger Belloc, qui lui demande d'en tuer le plus possible avec la carabine du bord. "Je vais sur l'arrière et ça a bien marché. A chaque fois qu’un requin montait en surface pour croquer un thon je tirais le plus près possible de la tête et je tuais les requins les uns après les autres . Je les vois encore dans cette eau très claire en lâchant de superbes traînées de sang" Tout à coup un hurlement, c'était le patron Roger Belloc  entraîné par dessus bord par un de ces gros thons qui commençaient à grouiller - des thons de 5O/6O kilos - Il était tombé à l'eau entraîné par le thon. "Le type hurlait, comme je n’ai jamais entendu un homme crier je crois. Alors on s'est tous précipité comme un seul homme. On a réussi à attraper sa main et on l'a hissé à bord comme un gros thon. Mais littéralement balancé comme un thon

   
Roger Bellocq en action      
   
       

 

Roger Belloc s'en sortira avec une épaule démise  et sera  rapatrié en avion vers la métropole. Cette campagne 55/56 se terminait ainsi et restera longtemps dans les mémoires. Elle annonçait surtout un véritable vent de folie vers l'Afrique avec cependant une flottille qui saura évoluer comme le souhaitait le patron du Marcel Yveline à son retour : "nous aurions fait aussi bien que les basques mais nos bateaux sont loin de valoir les leurs pour l’appât vivant. Les nôtres sont trop petits et ne vont pas assez vite.
Nos viviers sont insuffisants. Il faudrait les doubler pour atteindre 40 à 50.000 litres si nous ne voulons pas être obligé d’économiser l’appât et être obligé d’arrêter la pêche alors que ça donne.
Et Armand Gourlaouen souhaitait également : des cales à poissons plus grandes et surtout une cale réfrigérée si l’on veut travailler dans les eaux chaudes des côtes d’Afrique. Pour l’avenir il faut que Dakar s’équipe pour pouvoir congeler toute la pêche ce qui n’a pas été le cas cette année".

 

 

Concarneau
entre en
scène

 

 

Fondé à Concarneau en 1942 par deux frères, Joseph et André, originaires du nord de la France l’armement Dhellemmes restera chalutier jusqu’en 1955 avec cependant quelques uns de ces bateaux qui l’été armeront au thon germon à la ligne traînante. Premier essai à l’appât vivant avec le Petite Marie Françoise pendant l’été 55. En avril le bateau est transformé à St Jean de Luz avec en particulier des cuves en alliage léger faites par le tôlier Cezon, la référence de l' époque. André Dhellemmes fils et le patron du thonier, le morgatois Henri Quentric, sont du voyage embarquant pour la journée sur de petits canneurs basques, s‘initiant à la nouvelle technique sous le regard méfiant de José Basurco et de Léon Mugica qui leur dira "tel que c'est parti, maintenant que les bretons s'intéressent à l'affaire, dans quelques années vous nous aurez dépassé"

En juin le Petite Marie Françoise est prête pour pêcher ses premiers thons rouges livrés à St Jean de Luz puis pour le germon débarqué au Fret pour le COFICA. Dans la foulée l’armement commande aux chantiers Krebs le Petit Olivier, puis le Palma et le Goméra. La saison a en effet été bonne et si quelques thoniers bretons n’étaient pas encore convaincus par la supériorité de la technique de la canne à l’appât vivant les basques leur en apporteront la preuve à domicile en cette fin d’été 55.

Après 8 jours de mer le Tutina débarque en effet à Concarneau 31 tonnes d’une moyenne de 10 kilos. Au large de Belle Ile il a pêché 10 tonnes en 4 jours. Le poisson n’était pas vidé comme le font les bretons mais il s’est bien vendu à 260F le kilo (à St Jean cette même semaine le prix ne dépassait pas 220F). La nouvelle s’est vite répandue et dès le lundi neuf autres thoniers basques se sont présentés à la vente …

 

C'est alors la ruée vers le thon et pendant quelques mois les chantiers Donnard, Krebs, Chauffeteau, les chantiers de la Palice, lancent thoniers après thoniers : Petit Olivier, Palma, Goméra, Tutina, Carmenchu, Pierre Laurence, Chevalier Bayard, l'Africain, Tcikitin, Brocéliande, Cavalier des Vagues, Amiral Decoux, Le Basque, Hypomène, André Chantal, Henri Michel, Calliope, Belle Gueuse. Les pêcheurs ne voient plus que par ces canneurs qui bientôt abandonneront le bois, préférant l'acier. Sur les 17 bateaux construits 11 sont en acier. Si les basques ont fait de gros efforts pour les équipages - le poste d’équipage est aéré, chaque homme dispose d’une couchette avec son lit métallique, matelas et draps, placard et penderie - chez les bretons le confort reste une préoccupation secondaire. Sur le Pierre Laurence, le nouveau bateau d’Armand Gourlaouen lancé en juillet 57 la priorité a été donnée aux viviers et il reste peu de place pour les marins, pas de ventilo, peu d'eau douce, on se lavait dans les viviers …Marc Salomon se demande encore "comment on est pas tous crevé là bas". Yves Cariou écrit "le Petite Marie Françoise doté d'une pauvre passerelle en bois, tout l'équipage, patron compris, est logé dans le poste à l'avant du bateau.  Ils sont 12 là dedans, parfois deux dans la même "bannette". Il fait si chaud à l'intérieur que beaucoup dorment sur le pont".

 

En bois ou en acier, avec ou sans étoile hôtelière c'est la ruée vers Dakar et deux ans seulement après les débuts de l’aventure africaine il faut fixer des quotas. Dès le mois de juillet 1956 le Comité du Thon institue une licence et limite le nombre de départs à l‘automne : 44 pour cette saison 56-57, moitié pour le groupe basque, moitié pour celui des vendéens et des bretons. Leur production est par ailleurs limitée à 5OOOT car le frigo de Dakar et les conserveries métropolitaines qui reçoivent le thon congelé par cargo n'en peuvent plus et certaines commencent à imaginer leur développement en Afrique.

   
 

Au début de l’histoire l’Afrique n’est pas un eldorado pour tous. "a l’usine ma femme gagnait le double » dira Lili Masson. On gagnait plus à faire le germon dans le Golfe mais pour les concarnois quand l’été se terminait c’était ça, le soleil de Dakar, ou l’hiver au chalut. Et chacun avait encore en mémoire la tempête de 1954 et ses 64 victimes.

   

 

 

A Concarneau le comte Gilles de Bedjari originaire de Vendée dirige les Ets Le Guyader et dès le début de 1955 il fait le déplacement à Dakar. Il y rencontre Jacques Kérouédan; le 28 février 55 il lui écrit : " …les renseignements recueillis au cours de mon voyage à Dakar m’ont confirmé les grandes possibilités de pêche en AOF…Faisant suite à nos conversations j’aimerai dès maintenant recevoir du thon congelé. Je pourrai absorber d’ici juillet 250 tonnes" Deux ans plus tard, à la fin de la  saison 57 quatre usines sont en activité : "Les Ets Le Guyader, COFRAPAL qui regroupe 8 usines métropolitaines de Bretagne dont l’usine africaine est située dans un local près de Thiaroye,  ATLANCO qui vient d’ouvrir ses portes et qui de son côté groupe 8 conserveries basques et la Société Industrielle et Frigorifique d’AOF installée à Ruffisque. Ces conserveries ont cette année travaillé plus de 1000 tonnes de thon destiné au marché métropolitain. Il s’agit de conserves de thon au naturel. En novembre 1956 le concarnois Raymond Fléouter était  à Dakar  pour installer l'annexe Le Guyader à 3 ou 4 kms du port, dans un ancien entrepôt d'arachides "9 autoclaves alimentés au fuel et 2 sertisseuses étaient installées, un matériel plus important qu'en France pour tenir compte de la température justifiant de travailler plus vite. Le thon frais était transporté du port à l'usine qui complétait sa production avec du thon congelé. Il s'agissait surtout de thon au naturel, en boîte de 3kg et demi basse. Un peu de thon à l'huile. Toutes les conserves revenaient en France"

 
      
 

Le Sopite
à
Dakar

 

A l’exception du Yolande Bertin commandé par Jean Nockin, au début tous les thoniers pratiquent la pêche fraîche glaçant le poisson à bord et le congelant de retour au port. Puisque Le frigo de Dakar avec son tunnel de congélation à air d’une capacité de 10T/jour est très nettement insuffisant la Coopérative Itzasocoa décide de contourner la difficulté en transformant un ex navire allemand de la guerre en congélateur à saumure. Il pourra congeler 80T/jour. Ce bateau de 54 m sera baptisé le Sopite du nom du corsaire luzien Joannes Sopite. Tout un programme!

Le Sopite à Dakar améliorera la situation mais les professionnels de l’époque ont le souvenir de poissons souvent en mauvais état. Quand le thon a faim à peine quelques jours suffisent pour faire le plein, 30, 40, quelques fois 50 tonnes et cap à toute allure sur Dakar pour les congeler. A bord de la quarantaine de bateaux constituant la flottille la pêche quelques fois reste trop longtemps sur le pont, est mal glacée, à terre il faut attendre son tour pour congeler les poissons. Sous un soleil de plomb… et avec des bateaux qui s’éloignent de plus en plus. Certains descendent pêcher devant Abidjan, dans le trou sans fond. Cinq jours pour aller et 6 pour revenir vendre à Dakar. Des conserveurs de la Métropole qui recevaient ce poisson ont quelques fois fait des réserves! Mais Dakar est devenu le premier port thonier français.

 

Le Sopite
 

La décision du Comité du Thon et des conserveurs de limiter le nombre de bateaux et la production des basques ne plait pas à leur organisation c’est-à-dire à José Basurco qui en sera le leader incontesté pendant toute cette histoire.


A l’exception du Yolande Bertin commandé par Jean Nockin, au début tous les thoniers pratiquent la pêche fraîche glaçant le poisson à bord et le congelant de retour au port. Puisque Le frigo de Dakar avec son tunnel de congélation à air d’une capacité de 10T/jour est très nettement insuffisant la Coopérative Itzasocoa décide de contourner la difficulté en transformant un ex navire allemand de la guerre en congélateur à saumure. Il pourra congeler 80T/jour. Ce bateau de 54 m sera baptisé le Sopite du nom du corsaire luzien Joannes Sopite. Tout un programme
!

Le Sopite à Dakar améliorera la situation mais les professionnels de l’époque ont le souvenir de poissons souvent en mauvais état. Quand le thon a faim à peine quelques jours suffisent pour faire le plein, 30, 40, quelques fois 50 tonnes et cap à toute allure sur Dakar pour les congeler. A bord de la quarantaine de bateaux constituant la flottille la pêche quelques fois reste trop longtemps sur le pont, est mal glacée, à terre il faut attendre son tour pour congeler les poissons. Sous un soleil de plomb… et avec des bateaux qui s’éloignent de plus en plus. Certains descendent pêcher devant Abidjan, dans le trou sans fond. Cinq jours pour aller et 6 pour revenir vendre à Dakar. Des conserveurs de la Métropole qui recevaient ce poisson ont quelques fois fait des réserves! Mais Dakar est devenu le premier port thonier français.

     
 

 

 
       

 

Pour les basques la congélation en saumure à bord du Sopite, une première en France, posera quelques problèmes techniques et d’autres, ainsi que le rapporte la revue Itsas Gazteria sous le titre "Deux épisodes parmi d’autres" qui valent leur pesant de moutarde…Voici les faits (non vérifiés). Un scientifique de l’ISTPM descend à Dakar début 1957. "Le sommet de la bêtise fut atteint le jour ou ce « monsieur » prit l’initiative de convoquer une trentaine de personnalités…pour faire connaître le point de vue de son "Service" sur les différentes méthodes de congélation… Le 24 janvier 1957 la spectaculaire séance démonstration débuta dans une salle du frigorifique ou on avait installé 3 petites tables couvertes de nappes blanches et sur lesquelles on avait déposé une assiette avec une tranche de thon dont la provenance était mentionnée sur une petite carte". Sur une assiette une tranche congelée dans le tunnel à air du frigo de Dakar, dans la seconde une tranche du Yolande Bertin qui congelait directement en mer et dans la 3ème une tranche du Sopite qui congelait du thon préalablement glacé à bord des thoniers. Le technicien prend la première tranche, celle congelée dans le tunnel du frigo, et fait remarquer la qualité de formation des cristaux "lorsque tout à coup le téléphone se mit à sonner dans une salle voisine" Le technicien s’absente quelques instants. "Sans perdre une seconde, devant l’assistance, Basurco prend la tranche de thon en question et la remplace par celle provenant du Sopite". Le technicien revient et poursuit ses explications "mais Basurco lui coupe rapidement la parole en lui adressant ses vifs remerciements pour sa plaidoirie poussée au ridicule puisque il ne s’était pas rendu compte qu’on avait substitué sa tranche de thon par celle du Sopite".

"Inutile de relater la suite, disons toutefois que lorsque l’équipage du Sopite fut mis au courant de l’incident il réserva à ce monsieur un accueil plutôt froid et lui déposa toutes ses affaires sur le quai sans trop de ménagement. Le malheureux en sautant du bateau se fractura l’avant bras et c’est avec un beau plâtre qu’il rentra à Paris"

Dans le même article de la revue basque on peut également lire le compte rendu d’un incident concernant la température du thon transbordé du Sopite dans un cargo frigorifique, le thon n’ayant pas la température de -8° prévu par le règlement sanitaire.

"l’opération de contrôle commença avec la perforation d’un thon et la pénétration d’un thermomètre. Au bout de quelques minutes M Lovat s’adressa à M. Basurco lui annonçant que le thermomètre indiquait bien 0 degrés. Laissant passer 2 minutes M. Basurco demanda à Monsieur Lovat de regarder à nouveau le thermomètre. Il indiquait toujours la même température. Basurco sauta alors dans la cale et fit constater à la stupeur générale que le thermomètre était truqué et avait été bloqué au chiffre 0".

A l’époque M. Lovat est Administrateur des Affaires Maritime ayant plus particulièrement en charge le bon déroulement de la campagne thonière. Il s’est retiré à Concarneau mais il y a quelques années un incendie a détruit sa maison … et ses archives personnelles qui auraient été bien utiles pour écrire les histoires de l’Histoire

 


Les premiers congés
en avion

 

En février, pour la plupart des thoniers, la campagne 56/57 touche à sa fin mais l’armateur André Dhellemmes veut la prolonger jusqu’au mois de mai pour ses  bateaux Palma, Goméra  et le Le Petit Olivier. Dans un rapport Jean Le Rouzic, capitaine de l’armement DLM, a évoqué cette rencontre entre l’armateur et le patron Henri Quentric. C’était au bar Le Cosmos un des bars fréquenté par les bretons et particulièrement par les marins DLM car c'est là que les équipages de l'armement étaient invités par leur armateur pour le repas des 100 tonnes... chaque fois qu'ils  débarquaient un total de 100 tonnes d'albacore.

C’était en février 1957. Le Petit Olivier était prêt à l’appareillage. Il m’a dit on va traverser une période ou les conditions météo ne vont pas être très favorables. Je voudrai que l’équipage en profite pour prendre 3 semaines de congés.

Henri Quentric fait le calcul : en 3 semaines, remonter à Concarneau puis redescendre, restera pas beaucoup de congés!

- Je voudrai que vous rentriez par avion
- en avion? mais on va se casser la gueule!

Quentric et son armateur discutent  néanmoins des conditions avec les directeurs des Agences d’Air France et d’UAT. Les équipages, payés à la part, supporteront en partie le prix de cet aller-retour. Leurs deux interlocuteurs, deux bretons, MM Le Borgne et Cadiou acceptent la proposition du patron Quentric : 100.000F l’aller-retour, train compris jusqu’à Quimper. Jean Le Rouzic ajoute que les voyagistes ont dû sentir le bon filon et effectivement quelques années plus tard l’Agence « Concarneau Voyages » réalisera en France le plus gros chiffre d’affaires sur la ligne Paris-Dakar.

Pour leur travail les thoniers prendront bientôt l’avion aussi facilement que d’autres prennent aujourd’hui le TER mais les premiers équipages pourtant habitués aux pires des tempêtes sont mort de trouille au pied de la passerelle et, comme les cyclistes au bas d’un col, sont obligés de se doper. Yves Cariou, bras droit de l’armateur André Dhellemmes se souvient dans son livre "Aventure dans un armement thonier à Concarneau 1957/1967" : "On me demande d’accompagner à l’aéroport du Bourget, qui est encore en service à cette époque pour quelques temps, Marc Taugeron, patron de Drouin et agent de voyages des armateurs, pour réceptionner les deux équipages, ceux du Palma et du Goméra qui reviennent par U.A.T… Nous sommes fin février, il fait très froid, il neige un peu. Nous voyons sortir les marins du DC6 en tenue tropicale, tricots de corps, espadrilles, shorts pour certains et un équipage de l’avion hilare qui n’a jamais connu un tel voyage. Tout le liquide du bord a été vidé, il ne reste même plus d’eau minérale". Explication : dans l’avion, au bar, tout était gratuit. Après quelques voyages, avant le décollage, les hôtesses annonçaient : "Messieurs les marins sont priés de ne se rendre au bar que deux par deux " pour éviter la ruée qui avait pour effet de déséquilibrer le Super Constellation ou le DC6.

 

 

Dans l'avion la gratuité du bar c'est comme la sardine dans le thonier, c'est un appât, et quand le poisson est ferré il n'y en a plus besoin. Donc bientôt les pêcheurs devront payer leurs consommations. A Concarneau lors de la projection du film "Le temps des canneurs" les 1000 anciens d’Afrique qui, invités par leurs anciens armements, se retrouvaient pour la première fois depuis de longues années étaient tous très émus de revivre leurs souvenirs. Tout d‘un coup, éclat de rire général en écoutant Lili Masson dont on connaît le talent de conteur. Il racontait qu‘au début des années 60 il voyageait aux côtés d‘un autre patron. Arrive l‘heure du repas et son voisin refuse le plateau que lui tend l‘hôtesse

- Tu manges pas? lui demande Lili
- Non j‘ai pas faim

Lili mange avec appétit et tandis qu‘on le débarrasse son voisin lui demande :

- Et combien tu payes?
- Le bar c’est payant mais le repas c’est gratuit.

- Ah bon! Et Lili d’ajouter  "C’était un gars de Nevez" et dans la salle tous les marins avaient éclaté de rire l’ayant reconnu, après sans doute l’avoir connu près de ses sous!

Dès la fin des années 50 les équipages mixtes sont la règle. Les africains sont de bons marins, de bons pêcheurs et les thoniers s'organisent avec eux. Ils vont permettre aux bretons de travailler à plein temps dans les eaux africaines. Début de campagne vers la St Martin et retour des bateaux à la St Yves pour passer l'été au germon dans le Golfe de Gascogne. Et c'est par les airs qu'ils reviennent désormais en Bretagne passer leurs congés... 

Les noirs sont vite devenus indispensables à bord des thoniers. Les premiers étaient sénégalais, venant surtout de Casamance. Leurs petits enfants sont encore sur les bateaux, la troisième génération et la 2ème d'ivoiriens qui souvent d'ailleurs étaient des ghanéens baptisés ivoiriens pour la circonstance. Au début des catholiques ont été embarqués mais les résultats n'ont pas toujours été très bons car certains buvaient. Avec les musulmans il n'y avaient pas ces problèmes et ils étaient souvent recrutés dans la même tribu. Pour réaliser «Le temps des canneurs», 20 ans après avoir pris sa retraite le patron Henri Quentric m’a accompagné à Dakar puis sur l’île de Mundé dans le sud du Sénégal pour retrouver quelques uns de ses anciens matelots. C’est une première. Aussitôt notre débarquement de la pirogue toute l’île s’est mobilisée pour Henri. Accueil très chaleureux sur cette île sans eau courante, sans électricité que ses marins ont retrouvé le temps de la retraite arrivé. Séjour trop court avec juste le temps d’évoquer quelques souvenirs.

Les équipages, à part les mécaniciens, étaient composés par les patrons avec souvent une composante familiale et des villages environnants. Henri Quentric par exemple recrutera une majorité de morgatois. L’équipage noir était lui composé par le chef du village. En souvenir Mamadou a appelé sa pirogue "Morgat" comme le thonier sur lequel il avait navigué et dans lequel il avait d’ailleurs une petite participation. En général les thoniers restaient 3 semaines en mer. A quai ils débarquaient la pêche avant de prendre quelques heures de repos. "on n'a pas beaucoup chômé, on arrivait, vidait la pêche, les vivres, la glace, le soir au lit et en avant la musique. On n'était pas parti pour faire la fête" se souvient Jean Alsuguren. Yves Quéinnec lui se souvient aussi qu’à bord des bateaux basques "le soir ils chantaient, un harmonica ou bien un accordéon. Il y avait une bonne ambiance… On mangeait souvent chez Farick, c’était un libanais. On mangeait du poulet grillé à l'ail, c'était ça notre menu, après il avait une salade spéciale un peu relevée et puis comme vin on prenait du vin d'Algérie, Boulaouane. Des fois on allait au cinéma et puis après on allait danser un peu à la Taverne du port" . Il y avait aussi les bistrots, La Poste, le Cosmos, BP 3O6 Dakar se souvient Mme Dizet qui écrivait là à son jeune mari. D'autres avaient rendez vous au Dagorne. On y croisait bretons et basques venus boire un verre ou chercher leur courrier.

Pour les bretons la campagne était de 7 mois et pendant la coupure des congés quelques noirs gardaient le bateau à quai. Cette organisation a permis d‘allonger d‘un mois les séjours africains. Tout l‘équipage blanc rentrait à la maison avec souvent dans leurs bagages des singes qui leur vaudront quelques problèmes, dans leurs familles car ils n’étaient pas vaccinés, et aussi avec la Douane - ainsi ce singe caché qui en s’échappant avait pris la casquette d'un douanier - Quant la flottille a commencé à travailler dans le Golfe de Guinée c’était la folie des perroquets, interdits également.

 

La communauté basque

 

Pour les bretons la vie s’organise à bord des bateaux dans le cadre de leurs armements. Pour les basques, c’est la flottille, la communauté qui commande. Les départs groupés de St Jean de Luz par exemple, on s’en souvient encore.

Et Jean Alsuguren se rappelle de son premier départ. "il y avait pas mal de monde quand on partait avec les trois bateaux et vous entendiez les réflexions : dire qu'on ne les reverra plus ceux là . On savait ou on partait mais on ne connaissait rien du tout, on partait comme ça, mais moi à l'époque je savais pas ou j'étais. Je savais que le nord c'est devant et le sud derrière et c'est tout".

"il y avait le grand pardon qui se faisait sur le port de St Jean. L'évêque se déplaçait de Bayonne. On faisait une grande messe. . Il faisait la bénédiction de tous les navires et l'après midi nous partions tous en groupe et les familles étaient le long des quais. C'était comme un pèlerinage, si on peut dire". Pour le départ du 4 novembre 56 (25 bateaux-348 marins) le pardon réunira plus de 5000 personnes 

 
 

"A Noël l'aumonier des marins venait à Dakar nous faire la messe de minuit. Il y avait aussi des marins bretons On faisait la messe et après un peu de java avec eux" De Dakar, de 1957 à 1961, La Croix du Sud va rendre compte de la vie de ces marins qu’au Pays Basque on appelle les Afrikanuak : "La messe de minuit fut célébrée dans un hangar à l’extérieur du port aménagé et pavoisé artistiquement par les soins du père Aspa (Le père Aspa est alors aumônier de la Mission de la Mer à Dakar)

 

 

 
 1958
 
 


Fin février 1957 la pêche est pratiquement arrêtée. Quelques concarnois sont descendus dans la région de Conakry mais les luziens rentrent par groupes à partir du 10 mars. Les premiers sont Carmenchu, Bichinxo, Curlinka, Izurdia. A l’exception des équipages bretons de l’armement DLM,  rentrés en avion pour leurs congés avant de retrouver Dakar jusqu’au mois de mai, tous les autres et les vendéens retrouvent leur ports d’attaches à la fin mars. Ils reviennent les cales pleines de thon albacore qu'ils ont vidés comme ils le font depuis toujours avec le germon du Golfe. Le 21 mars 1957 le Nadine Solange, patron Jean Sellin, est le premier à revenir à Concarneau après 5 mois à Dakar et 12 jours de mer pour rentrer. Dans ses cales, 8 tonnes d’albacore qui seront vendus 185F le kilo. Suivront le Toubib, le Madylou, France libre, Pierre Laurence, Martien, Papillon des Vagues, Vagabond des mers.

C’est l’heure du bilan pour cette campagne 56-57. Avec un total de 5000T débarquées la moyenne mensuelle de 61t par thonier luzien et de 40t pour les bretons-vendéens cache bien des différences car si le Petit Olivier a été amorti dès sa première année après ses deux campagnes -germon et albacore- tous les bateaux n’affichent pas d’aussi bons résultats (l’albacore est acheté près de deux fois moins cher que le germon par les conserveurs). Et d’un point de vue sanitaire on a souvent frôlé la catastrophe malgré l'apport du  Sopite pour la congélation des poissons débarqués pas les basques. En période de fortes pêches les thons ont souvent attendus trop longtemps avant d’être congelés après qu‘ils aient déjà passé trop d'heures sur le pont des bateaux sous un soleil accablant avant d‘être mis en cale et glacé. Le poisson qui reste 2 à 3 heures sur le pont avant d'être glacé est corrompu 48h plus tard écrira le Professeur Postel. "D'extérieurs ils semblaient corrects mais c'était de la purée à l'intérieur. Restés trop longtemps au soleil il y a eu une casse terrible" me confirmera André Dhellemmes fils dont l’armement mettra en service pour la campagne 57/58 le Foncillon une ancienne barge de débarquement transformé en congélateur en saumure. Ce nouvel outil qui pouvait être accosté par 2 thoniers à la fois, un de chaque côté, d’une capacité de congélation de 25 à 30 tonnes par jour et le nouveau tunnel de congélation de 22 tonnes installé au frigo de Dakar n’empêcheront pas que pendant cette nouvelle campagne des tonnes de poissons en mauvais état devront être rejetées à la mer. Il faut cependant relativiser car - pour cette campagne 57-58 - 10.000 tonnes seront débarquées par une flottille de 90 bateaux…deux fois plus nombreux que l’année précédente! Mais ce record ne présente pas que des bénéfices.

Du poisson  de qualité quelques fois douteuse, des conserves qui ne se vendent pas car le marché est saturé, quelques années seulement après le début de l'aventure c'est la crise. Le germon pêché dans le Golfe se vend mal, les bigoudens demandent la protection des pouvoirs publics pour la pêche métropolitaine et le Comité Local des pêches de Concarneau demande tout simplement la suppression de la campagne africaine en 59. L'avenir est incertain et pourtant en cette fin des années 50 le monde thonier va connaître une vraie révolution qui va assurer son avenir : la constructions de thoniers congélateurs.

A SUIVRE

Yvon Lachèvre  ©  2010


Merci de nous faire part de vos commentaires