Sur la route de La Mecque
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur
Avec le départ des premiers contingents de pèlerins aux Lieux
Saints, nos pensées ne peuvent s’empêcher de voguer vers le passé,
du temps où le pèlerinage durait plus d’un an et demi, défiant
toutes les épreuves de ce qui est à la fois, un cheminement
spirituel et une fabuleuse aventure humaine.
Combien gardent encore dans les mémoires les récits passionnants
véhiculés par les traditions familiales ou par les contes et les
légendes populaires, concernant ces pèlerins, voyageant à pied ou à
dos de chameaux, affrontant les aléas climatiques ou les brigands
des grands chemins, rencontrant des lieux et des traditions
pittoresques et une foule de gens marquants.
Si le rite du pèlerinage est immuable depuis des siècles,
conformément au rite d’Abraham, le chemin de La Mecque a subi, quant
à lui, une transformation radicale depuis les inventions modernes
liées au domaine du transport, d’abord maritime, puis aérien...
Dans son «Rakb al-Hajj al-Maghribi», notre éminent professeur
Mohammed Manouni détaille les différents aspects de ce voyage, ainsi
que la formation de cette extraordinaire caravane de pèlerinage qui
pouvait comprendre 20.000 personnes, jointes à l’expédition, au fur
et à mesure de sa progression.
C’est au Cheikh mystique et illustre Imam de Safi, Abi Salih Mohamed
El-Majiri, né vers 1170, dans cette fameuse cité du pays Abda (au
sein du territoire des Doukkala) que la tradition attribue
l’organisation des premières caravanes de pèlerinage au VIe siècle
de l’Hégire (soit le XIIe de l’ère grégorienne).Créant un Ribat dans sa ville natale, il encouragea, à partir de
cette sorte de monastère, le pèlerinage aux Lieux Saints,
conformément aux préceptes doctrinaux, dans une période d’insécurité
sur les routes et de proclamation de Fatwas de certains ouléma,
tenant compte des difficultés du voyage et privilégiant de ce fait
la guerre sainte en Andalousie.
La caravane de pèlerinage instaurée par Cheikh Abi Salih, portant le
nom de «Cortège Salihi», fidèlement perpétuée par ses disciples et
par ses descendants, démarrait ainsi de Safi, avant de prendre la
direction de l’est saharien, puis de là, le chemin du Hijaz.
Le long de la route, depuis Safi jusqu’à La Mecque, des zaouïas du
Cheikh furent ainsi érigées, jouant le rôle de relais et de
fondations pieuses à vocation sociale, notamment celle d’Alexandrie
qui resta en fonction jusqu’en 1663, selon le professeur Manouni.
Deux
principales voies terrestres
Deux principales voies terrestres furent adoptées par les pèlerins
marocains jusqu’au XIXe siècle: celle de Fès pour les habitants du
Nord et celle de Sijilmassa pour les habitants du Sud.
Concernant cette voie, saharienne, il convient pour la situer dans
son contexte historique, de mentionner l’importance stratégique que
revêtait la mythique cité caravanière de Sijilmassa. Véritable port
du désert et foyer culturel retentissant par son opulence et par son
savoir, elle l’était au même titre que Chinguit, Ouadane ou Oualata,
lieux de rassemblement des pèlerins en partance pour La Mecque et
centres de rayonnement intellectuel avec leurs savants et leurs
érudits, leurs écoles et leurs bibliothèques renfermant de précieux
manuscrits.
La tradition rapporte par ailleurs que c’est à l’instigation d’une
délégation de pèlerins marocains que Hassan Dakhil, ancêtre des
sultans alaouites, quitta son Yanbou’ natal, sur la côte arabique,
pour s’installer, au début du règne mérinide, en un lieu appelé El-Moslih
à Sijilmassa, dans le but d’honorer par sa présence cette terre du
Sud qui manquait de Chorfa, ainsi que le rapportent les chroniques
anciennes. Hassan Dakhil épousa, d’ailleurs, la fille d’Abou Ibrahim
El-Omary qui n’était autre que le chef de la caravane de pèlerinage.
Autre voie terrestre adoptée au Maroc, celle partant de Fès,
capitale mérinide, en direction de Tlemcen, avant de cheminer vers
les Lieux Saints. C’est le fameux Rakb Fassi (Cortège de Fès) auquel
se ralliaient de nombreux pèlerins. «A la fin du mois de Rabia Ier,
précise le professeur Manouni, un crieur public annonçait la date de
départ du cortège. Le dernier jour de Joumada Ier, la caravane
s’installait sur la place d’Al-Koleia, dans l’enceinte de Bab Al-Foutouh».
Pour accompagner cette expédition exceptionnelle, véritable petite
ville en mouvement, d’imposants moyens logistiques étaient mis en
place, de même qu’un important dispositif de sécurité pour parer aux
aléas du voyage, dirigé par une brigade de protection, appelée
Khafir. Le Qadi était, de son côté, chargé de régler les éventuels
litiges entre voyageurs et de veiller à la sauvegarde des biens des
pèlerins décédés au cours du voyage. Le Rakkas avait pour fonction,
quant à lui, d’annoncer la caravane à chaque étape, tandis que le
Mouchawiq avait pour principale attribution d’enflammer
continuellement la foi des fidèles. Mais l’autorité suprême à la
tête du cortège reste incontestablement le Cheikh al-Rakb,
responsable du cortège durant le voyage et durant le séjour aux
Lieux Saints. Il était désigné chaque année par le Sultan et devait
allier connaissance parfaite de l’itinéraire, haute moralité et
possession de confortables biens financiers, à même de favoriser les
conditions idéales au cortège.
Rappelons, dans ce cadre, le rang social du chef de la caravane de
pèlerinage qui appartenait à de prestigieuses familles. Parmi celles
qui se sont illustrées dans ce domaine: les Benjelloun, les
Bencheqroun, les Berrada, les Guessous…L’histoire nous apprend ainsi que la piété et le commerce allaient
toujours de paire, dans le monde musulman comme dans l’ensemble des
traditions universelles. Au-delà de sa vocation religieuse et
spirituelle, la caravane de pèlerinage, avec ses échanges de toutes
sortes, d’idées et de marchandises, revêt ainsi une dimension
économique incontestable.
Les vapeurs
remplacent les dromadaires
Pendant des siècles successifs, ce Rakb Fassi et sa route terrestre
traditionnelle furent maintenus jusqu’à la date de l’occupation de
l’Algérie par l’armée française. L’historien français, natif de
Rabat en 1923, Jean-Louis Miège, nous dit à ce propos: «C’est à
partir de 1830 que s’amorça la décadence de la caravane orientale.
L’intervention française en Algérie contraignait les pèlerins
marocains à emprunter un itinéraire sensiblement plus méridional que
le précédent et jalonné par les oasis présahariennes».
Cette route à la fois difficile, longue et coûteuse, fut remplacée,
poursuit Miège, par la voie maritime, encouragée en cela par la fin
de la piraterie et du blocus maritime, avant de triompher vers 1845,
suite à la révolution des bateaux à vapeur.
Une compétition est ainsi évoquée par le professeur Miège dans les
ports d’Essaouira et de Tanger entre les différents armateurs
étrangers qui ne pouvaient ignorer ce fructueux marché, représenté
par le transport de quelque 1.500 à 2.000 pèlerins par an.
On apprend également que les compagnies de navigation déployèrent
d’ingéniosité pour mettre en place des moyens de séduction (en
d’autres temps, on aurait dit marketing!) comme les réclames
publicitaires, les alléchantes ristournes, les modalités de
réservations à l’avance, ainsi que la mise en place de classes
compartimentées. Mais de nombreuses dérives ne tardent pas à voir le
jour dont la surcharge des navires et l’état déplorable en matière
de sécurité et d’hygiène.
Ceci dit, la généralisation de la navigation à vapeur ne peut
expliquer à elle seule l’abandon de la traditionnelle voie
terrestre, ancrée dans l’histoire du Maghreb. Elle est sans doute
favorisée par ce climat de troubles nés de l’infiltration coloniale,
l’occupation de l’Algérie, l’agitation des tribus, l’insécurité des
routes, l’entrave à la libre circulation des personnes…
Le tristement célèbre Code de l’indigénat, adopté en 1881, faisant
une distinction nette entre les citoyens français et les habitants
autochtones des colonies (ainsi que les travailleurs immigrés issus
de ces mêmes colonies) a notamment imposé aux Algériens le passeport
ou permis de sortie avant tout voyage (y compris à La Mecque),
délivré par l’administration coloniale sous peine d’emprisonnement.
Ces lois et ces décrets à caractère coercitif ont des répercussions
indéniables sur la sérénité de la traversée du cortège, ne serait-ce
que pour des raisons administratives.
Sur le plan sanitaire également, dans le cadre du contrôle des
épidémies, des restrictions sont imposées à tous les indigènes
préposés au voyage. Jean-Louis Miège consacre à ce titre une
intéressante étude, intitulée «Les débuts de la réglementation
sanitaire du pèlerinage marocain à La Mecque (1831-1866)».
Les pèlerins marocains sont notamment contraints de passer des
contrôles sanitaires dans des centres méditerranéens (comme Malte)
avant de poursuivre leur traversée. Au retour, les Hajj devaient
passer par Tanger comme le stipule la décision du conseil sanitaire
d’hygiène de la ville du Détroit, aux mains des représentants
étrangers depuis 1834, avec les conséquences de la grave épidémie de
peste qui avait ravagé le pays en 1798.
Tanger puis
Mogador
Le contrôle des débarquements des Marocains, y compris les pèlerins
aux Lieux Saints, date aussi de cette époque. Il a fallu attendre
1866, pour voir le contrôle sanitaire se déplacer de Tanger à l’île
d’Essaouira, isolant les pèlerins en quarantaine, en cas
d’épidémies.
Les dérives des consuls sont à noter, de même que quelques aléas nés
de cette nouvelle situation, comme en témoignent des documents
officiels d’époque faisant état, notamment, de la condition de ces
pèlerins parqués dans des conditions dégradantes.
La revue «Majallat Dar an-Niyaba» publie dans ce cadre, dans un de
ses numéros, des éclairages marquants, ainsi que des copies de
lettres des Sultans: celle de Moulay Abd-er-Rahmane à Taleb Abd-es-Salam
Slaoui datant de 1254/1838 ou celle de Sidi Mohammed à son
Représentant à Tanger en 1282/1865. Cette dernière évoque la mort de
mille pèlerins, à la sortie du port d’Alexandrie, livrés à la mer
après une épidémie de choléra.
Si l’on ajoute à cela, par ailleurs, que le pèlerinage est interdit
par les autorités coloniales à toute personne suspectée d’activités
propagandistes politico-religieuses nationalistes et panarabistes et
à toute personne ayant un casier judiciaire, on comprend combien ont
changé les règles d’un voyage. Même les plus pieux fervents durent
ainsi renoncer à prendre la route de La Mecque en 1926, le
pèlerinage officiel ayant été annulé faute de pèlerins.
Depuis, résumerons-nous, beaucoup de temps a passé... C’était bien
avant l’ère où un avion vous emmenait comme sur un tapis volant, en
près de cinq heures, dans un voyage, d’abord et avant tout,
intérieur. Car qu’importe que ce soit à pied, sur un bateau ou par
avion, le Coran proclame dans la Sourate du Pèlerinage: «Annonce aux
peuples mon Appel au Hajj, ils viendront. A pied ou portés sur leurs
fines montures, ils viendront au plus profond des lointains
horizons».