Hommage à Georges Lapassade
par Abdelkader Namir

A Essaouira tout le monde (intellectuels, artistes, confréries et milieux populaires) s’accorde à reconnaître le rôle déterminant joué par Georges Lapassade dans la valorisation du patrimoine culturel gnaoua de cette ville. La consécration de la musique gnaoua est le résultat d’un long processus de mise en valeur mené depuis la fin des années 60 par cet infatigable homme de terrain. En effet, en 1969 Georges Lapassade publie son premier article sur les Gnaoua d’Essaouira dans Lamalif. Trente années après, il dirige, sur les lieux même à Essaouira, une thèse de doctorat sur le même sujet. Durant trois longues décennies il s’attachera à comprendre et à élucider ce qu’il appelle "Le statut particulier du gnaouisme souiri". Il participe en collaboration avec Feu Boujemaâ Lakhdar, à l’organisation des premiers voyages des Gnaoua d’Essaouira en dehors de nos frontières, contribuant ainsi à donner une dimension internationale à cette confrérie.

Ce qui a facilité , selon lui, l’acceptation de la musique des Gnaoua en Europe, c’est d’abord le fait que les Occidentaux étaient préparés à ce genre de musique par le biais de musiques voisines (jazz, reggae…) largement diffusées en Occident. De même, au début des années 70, l’intérêt porté par les Hippies et par de célèbres musiciens comme Jimmy Hendrix ou le Living Theatre (qui ont tous séjourné à Essaouira) a fonctionné comme "une sorte de légitimation et d’amplification de cette culture" (Lapassade). Contrairement à d’autres musiques populaires, celle des Gnaoua à résisté aussi, à mon avis, grâce à la spécificité de cette communauté assez fermée, au rituel nocturnes de ses lilas, à la gratuité du spectacle et l’isolement de la ville (naguère périphérique comme les guettos banlieusards, lieux d’éclosion du rap et du smurf). Ce lien précieux partagé par ce genre de groupe assure également sa cohésion et lui permet d’affirmer sa différence.

L’intérêt de Georges Lapassade pour les Gnaoua lui vient de par sa fonction de professeur d’anthropographie maghrébine à l’Institut d’Ethnologie de Jussieu (Paris-7). Ses écrits sur "les gens de l’ombre", sur la "Transe" et sur "les Etats modifiés de conscience", entre autres, font autorité dans les milieux universitaires . Ses articles sur la culture populaire d’Essaouira et de sa région notamment sur les Gnaoua et sur les « Izinghen » (Isemgane ) ont paru dans différents organes de presse marocains et français Ces "textes de Georges Lapassade sur le Maroc de 1968 à 1998" ont fait l’objet d’un livre intitulé Regards sur Essaouira. Au début des années 70, il a créé et dirigé lui- même, à l’Université Paris-8 la revue Transit dont le premier numéro est intitulé "Transe et Possession" et le deuxième " Paroles  d’Essaouira" réalisés tous deux avec Boujemâa Lakhdar et un groupe de Souiris.

Ses recherches dans le domaine de la culture des Gnaoua l’ont conduit en Tunisie, au Brésil mais, c’est au Sénégal que le président Léopold Sédar Senghor, chantre de la négritude, le récompensa pour ses travaux encourageant ses efforts de valorisation de la culture nègre et des avantages du métissage culturel. .

A la fois théoricien et homme de terrain, il s’intéresse donc aux Gnaoua en tant que partie intégrante d’une large culture négro-africaine originale. L’un de ses mérites, à ce sujet, c’est d’avoir largement contribué à combler les lances laissées (par ses rares prédécesseurs), concernant la description et l’interprétation du rituel des Ganoua qu’il qualifie de "fruit d’un mélange syncrétique d’apports africains, de musique maghrébine et de culture maraboutique".

Ce grand sociologue passe (comment on l’a vu) depuis 1968 trois à quatre mois par année à Essaouira "sa satanée cité semée de secrets". Il fait de la recherche-action apprenant notre culture et faisant profiter nos jeunes chercheurs de la sienne. L’un de ses disciples Abdelkader Mana disait de lui en 1985 : "Si en matière de recherche sur la tradition orale et musicale on peut aujourd’hui parler d’une école souirie, il faut le dire, c’est grâce à Georges Lapassade." (Le Message de la nation). Oui une méthode ethnographique lapassadienne a bel et bien fait école à Mogador, même si d’ambitieux projets attendent toujours l’environnement propice pour voir le jour.

Les célèbres travaux de cet éminent professeur ont bousculé aussi bien la sociologie traditionnelle que les sciences de l’éducation. En 1963 il s’était fait remarquer par son "Essai sur les origines et les fondements du non-directivisme ou l’éducation négative" sa thèse de doctorat d’Etat sur Jean- Jacques Rousseau. Professeur universitaire des Sciences de l’éducation à Paris-8, il est surtout l’un des chefs de fil de la pédagogie institutionnelle (lire "L’entrée dans la vie"). En matière d’histoire, il a toujours avoué avec beaucoup d’honnêteté les lacunes de certains écrits historiques. Il faisait souvent remarquer le rôle négatif joué par quelques ethnologues – missionnaires. Il n’était pas toujours tendre non plus avec sa redoutable médina truffée d’embûches. Tout de même, elle ne lui en voudra pas d’avoir découvert et dévoilé quelques uns de ses mystères.

Pendant ses séjours à Essaouira, nous lui facilitions, entre autres, la collecte de l’information et il nous initiait aux méthodes ethnographiques de recherche en sciences de l’éducation et en sciences sociales. Il accordait un intérêt particulier à la culture populaire locale. A ce sujet, il a écrit plusieurs articles et livres, dont le dernier "d’un Marabout, l’autre" (Atlanta Transhumances, Biarritz, 2000, photographies Frédéric Damgaard) lui a valu une inestimables lettre de remerciement de sa Majesté le Roi Mohamed VI.

Pour le regard appréciable qu’il porte sur la confrérie des Regraga (..) cet ouvrage, écrit sa Majesté le Roi dépasse le cadre d’un simple journal de route pour s’inscrire dans une analyse profonde du fait social et religieux d’Essaouira (…).

D’un Marabout l’Autre est l’extrait d’un volumineux journal de route de Georges Lapassade dont nous conservons une partie manuscrite inédite.

Tous les Souiris, les amis de Georges Lapassade et d’Essaouira se sentirent comblés et fiers de cette honorable attention royale. Ce geste inattendu est une précieuse reconnaissance des efforts louables déployés par Georges Lapassade et par tous ses disciples.

Aujourd’hui Georges Lapassade n’est plus, il vient de décéder le 30 juillet 2008.

Geroges Lapassade a joué un rôle déterminant dans la valorisation et la diffusion du patrimoine d’Essaouira et de sa région (voir notre article « Mogador ville à vivre ou… à vendre ? » Dans l’Opinion  du 30 Juin 2000) Cet infatigable homme de terrain a tracé et balisé d’importantes pistes de recherche dans différents domaines, histoire de la ville et de sa région, muséographie, ethnographie, confréries religieuses, chansons populaires, etc.

(…) Votre présence sur le terrain, et sans doute l’amitié qui vous a animé à l’endroit du Maroc et d’Essaouira en particulier, sont à juste titre (ajoutait la lettre Royale) autant d’éléments qui ont donné à votre travail toute sa force et quintessence (..).

La bonne parole royale venait à point conforter le cœur de Georges Lapassade que la maladie empêchait, à la fin de sa carrière, de retourner dans le Royaume et la ville qu’il a tant aimés.

Essaouira regorge aujourd’hui de moyens humains, financiers et matériels pour créer une structure permanente (Centre de Recherche….) capable de mobiliser, en priorité les compétences locales en mesure de continuer les recherches à peine entamées par Georges Lapassade ; mais aussi par Boujemaâ Lakhdar, Tayeb Souiri , Edmond Amrane Elmaleh , Houcine Milloudi, Ahmed Elhadri , Abdallah Guenouni , et bien d’autres créateurs et chercheurs qui ont marqué le paysage artistique et culturel de la ville .

Abdelkader Namir

                                                             Georges Lapassade
                                           homme de culture amoureux d' Essaouira


"
Au début de l'été 1969, j'ai décidé de me rendre en voiture au Maroc. A Grenade, j'ai rencontré Julian Beck le fondateur avec Judith Malina, du Living Theater. Nous nous connaissions déjà et Julian m'a proposé de le rejoindre à Essaouira ou il devait passer l'été.

C'est ce que je fis. Dès mon arrivée dans la ville, j'ai fait la connaissance de certains jeunes intellectuels qui sont rapidement devenus mes amis. Ils m'ont suggéré d'écrire un texte qui dénoncerait l'état de misère et de dégradation de leur ville et c'est ainsi que j’ai écrit "Ville à vendre" que la revue Lamalif allait publier avant la fin de l'année.

Essaouira était une ville très étrange, comme perdue, oubliée, loin de tout... C'est sans doute pour cela qu'elle était devenue un haut lieu de la contre - culture hyppie dont le Living Theater était d'ailleurs l'une des composantes. Les hyppies étaient présents partout dans la ville et ils n'étaient pas isolés. Ils ornaient les chambres et les hôtels populaires de fresques dans le style dit "psychédélique" caractéristique de cette époque. Il n'en est resté malheureusement, que je sache, aucune trace mais je suis persuadé qu'ils sont en quelques manières toujours présents par l'influence qu'ils ont pu exercer sur ces lieux où ils ont vécu. Ils ont très certainement joué un rôle important dans la naissance et le développement de la peinture souirie dont Frédéric Damgaard va plus tard devenir le support actif et le théoricien enthousiaste.

J'ai découvert à ce moment là - toujours au cours de l'été 1969 - une autre particularité culturelle étonnante d'Essaouira. Je connaissais déjà, mais de loin, la culture des gnaoua pour avoir un peu fréquenté Tunis et les gens du Stambali. Mais à Tunis cette culture était marginalisée et méprisée. A Essaouira au contraire, elle était au centre de la culture populaire locale. Tous les habitants étaient concernés, ce qui constituait et constitue toujours une réalité tout à fait exceptionnelle.

Dans les autres villes du Maroc, en effet, les gnaoua sont généralement présents. Mais ils constituent tout au plus une des composantes de la culture populaire locale, et pas nécessairement la plus importante. A Essaouira, au contraire, leur influence est telle qu'on a parfois l'impression de n'être pas tout à fait au Maroc mais dans un lieu à part qui serait comme une sorte d'excroissance de l'Afrique noire ...

J'ai écrit et publié dans le même temps, et toujours chez Lamalif, un premier article sur les gnaoua d'Essaouira.

Je suis retourné ensuite à peu près régulièrement, à Essaouira, chaque été pour des séjours souvent prolongés. Le premier festival musical d'Essaouira a eu lieu à la fin de l'été 80 et j'ai participé très activement à son organisation et à la mise en place de certaines manifestations, en particulier au colloque sur la musique populaire. Le musée d'Essaouira a ouvert ses portes en cette occasion et Boujemaâ Lakhdar, que je connaissais depuis déjà longtemps, a été nommé conservateur de ce musée.

Il en a fait un musée ethnographique des traditions populaires, et, en même temps, un lieu de rencontre culturel intense.

A l'issue de ce second festival d'Essaouira (1981) nous avons mené une enquête sur les traditions musicales d'Essaouira et de la région. Abdelkader Mana participait, parmi beaucoup d'autres, à cette entreprise.

En 1982, j'ai créé avec Lakhdar, une petite revue, "Transit", dans laquelle nous avons publié les Actes du Colloque musical du premier festival puis, dans un second numéro, les résultats de notre enquête de 1981. D'autres enquêtes ethnographiques ont suivi parmi lesquelles celle de Mana, chez les Regraga du pays Chiadma au Nord d'Essaouira. J'ai moi même participé, avec Lakhdar, à leur tournée printanière et j'ai pu ainsi découvrir l'une des manifestations les plus belles, les plus attractives de la région.

La mort prématurée de Lakhdar, en 1989, aurait sans doute mis fin à ce rapport privilégié que j’avais pu établir avec la vie culturelle d'Essaouira et de sa région si F. Damgaard n'avait fort heureusement ouvert sa galerie".

St Denis, le 8 janvier 1999

Georges Lapassade
Professeur émérite
Sociologie - sciences de l'éducation
Université de Paris VIII

 

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